Alexis Aulagnier, « le photographe est un passeur de réalité »

Regards photographiques (épisode II)

Lire épisode I

J’ai une vision assez simple et « premier degré » de la photo. Pour moi, la part de création dans l’acte de photographie est limitée. Je considère le photographe comme un passeur plus que comme un pur créateur, son rôle sera d’isoler dans le réel ce qu’il veut montrer et de réussir à le retranscrire efficacement dans le langage de l’image.

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Une telle approche pose un problème : la photographie n’est pas création. C’est-à-dire que la réussite d’une image dépend certes du talent du photographe comme passeur mais surtout de l’intérêt de ce qui se trouve de l’autre côté de l’objectif. On ne fait une bonne photo que si on a quelque chose à montrer. C’est pour cela que la photographie de voyage est pour l’instant mon genre préféré. Le voyage, de par la quantité de nouveautés qu’il apporte au regard exerce à ce rôle de passeur, incite à trouver puis isoler le beau. En revanche, la vie de tous les jours et Paris par exemple ne sont pas des situations où j’aime faire de la photo car je n’arrive pas à adopter l’attitude d’observation permanente qui est stimulée à la découverte de pays nouveaux.

Cette approche qui accorde une grande importance à ce qui est photographié –au moins autant qu’au regard exercé par le photographe, n’en déplaise à la devise de Profondeur de champs– ne vient en revanche pas dévaloriser le travail de l’individu. Celui-ci, dans son rôle de passeur doit avoir la capacité à déceler par son observation le beau et la manière dont celui-ci pourra être représenté sur l’image. D’où, je crois, la nécessité de photographier en permanence pour développer l’attitude qui devrait être celle de tout photographe : être sans arrêt ouvert à l’irruption du beau.

Il n’y a au fond même pas besoin d’un appareil entre les mains pour développer son regard de photographe, regarder autour de soi en se posant en permanence les deux questions « Qu’est-ce qui me touche ici ? » et « Quelles serait la manière de le faire figurer au sein d’un cadre ? » est déjà un bel exercice.

En terme de méthode de travail, cette vision assez simple se concrétise de la manière suivante : lorsque je prends une photo avec mon appareil numérique, j’enregistre mes images en deux formats. L’un est brut, c’est-à-dire que j’obtiens un fichier qui enregistre toutes les données reçues au moment du déclenchement par le capteur. L’autre est déjà traité, c’est-à-dire qu’il dépend des réglages faits sur l’appareil. Je tente de m’approcher le plus possible du réglage optimal pour montrer ce que je veux dès la prise de vue et cet effort se retrouve dans le fichier déjà traité (un .jpeg) mais la plupart du temps, l’image finale vient du fichier brut (un « raw ») que je retravaille par ordinateur à l’aide d’un logiciel dit de développement (de type Adobe Lightroom ou Aperture). L’intérêt d’avoir ces deux fichiers est que le .jpeg me permet de me rappeler lors du traitement ce que je voulais isoler au moment de la prise de vue et le travail sur le fichier brut permet d’optimiser le rendu souhaité.

Les écoles Sankalp 

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Ces deux photos ont été prises à Indore, Madhya Pradesh, Inde. Les enfants que l’on voit sur ces images profitent du projet Sankalp, le travail d’une association dont les efforts gagneraient à être connus. Ils habitent les bidonvilles d’une ville de 5 millions d’habitants qui concentre tous les problèmes de l’Inde moderne entre développement urbain anarchique et inégalités sociales. Les écoles Sankalp partent du principe qu’un minimum d’éducation devrait être accessible à tous, ce qui n’est pas le cas dans le système éducatif officiel.

Au lieu de créer un petit nombre d’infrastructures coûteuses qui profiteraient à peu, cette association préfère repartir à la base et installe de manière très pragmatique des classes au cœur des bidonvilles. Les écoles ainsi créées sont rudimentaires (une salle, un professeur, tous âges confondus) mais ce modèle a l’intérêt d’être rapidement efficace puisque malgré les conditions difficiles, les élèves apprennent à lire, à compter et les plus doués peuvent passer en candidats libres les examens officiels du système scolaire indien, rigide et inégalitaire.

Le principal atout de cette initiative simple mais innovante : une classe peut fonctionner tout une année durant avec en tout en pour tout 900 euros…

Benarès 

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Une autre photo de l’Inde, à Bénarès cette fois-ci. Un lieu bien présent dans l’imaginaire du sous-continent en Occident et pour cause. Il s’agit de l’une des villes les plus sacrées de l’hindouisme, c’est là qu’accourent chaque année des millions de pèlerins pour faire leurs ablutions dans le Gange. Il est difficile d’imaginer un endroit où la sensation d’être « ailleurs » est plus forte. Des ruelles étroites aux foules de fidèles se pressant sur les rives du fleuve, tout dépayse, tout interpelle. Un environnement idéal pour le photographe, qui peut s’extasier devant le moindre détail de la vie quotidienne tant tout semble magique.

Kuda Lumping

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On arrive ici en Indonésie avec une tradition javanaise appelée Kuda Lumping. Ce rite spectaculaire, d’origine animiste met en scène plusieurs individus qui dansent au rythme d’une musique de plus en plus rapide jusqu’à se mettre en transe. L’apogée de leur danse est atteinte lorsqu’après la transe, les corps se raidissent et que le rituel prend fin dans une impressionnante crise de tétanie. La signification de cette pratique est complexe mais il s’agit d’un type d’exorcisme : on va danser sur le parvis de la maison d’un malade pour chasser le mal.

Il est surtout intéressant de savoir que cette danse, d’inspiration très animiste se pratique à Java Centre, une région dont les habitants sont exclusivement musulmans. Ceci est très représentatif du rapport des indonésiens au sacré puisque la pratique d’une religion ne vient jamais chasser les apports culturels de l’autre.

Le vieil homme 

Yogyakarta

Une photographie prise dans les rues de Yogyakarta en Indonésie. Une ville fascinante de par le rapport équilibré qui y règne entre ouverture et tradition. Il est facile de vivre à Yogyakarta pour un occidental, on n’y manque de rien, la population étudiante venue de tout l’archipel indonésien et les nombreux touristes donnent à la ville une atmosphère cosmopolite et tolérante.

D’un autre côté, la ville est dirigée par le dernier sultan d’Indonésie qui jouit du statut officiel de gouverneur et on est dans le creuset de la tradition javanaise. C’est dans cette région que les arts qui font la réputation de l’Indonésie à l’international (théâtre d’ombre, technique « batik » de coloration des tissus) sont les plus flamboyants. Et si la ville se modernise petit à petit, ses habitants restent conscients de la richesse de leurs traditions.

Banda 

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Toujours en Indonésie, une vue des îles Banda dans l’archipel des Moluques, les anciennes îles aux Epices. On pourrait parler longuement de ce petit groupe d’îles que l’on ne peut rejoindre que par un bateau qui passe toutes les trois semaines. Mais une anecdote suffit à évoquer le passé magique de ces lieux oubliés.

Les noix de muscade, épices parmi les plus rares, sont une espèce endémique des îles Banda. Leur rareté leur donnait à la Renaissance la valeur de l’or. Hollandais et Anglais combattirent longuement et âprement pour gagner le contrôle des petites îles Banda si stratégiques. Ils ne trouvèrent un accord qu’en 1664, date à laquelle Pulau Run, îlot de deux kilomètres carré fut cédé par les Anglais aux Hollandais contre la modeste presqu’île de Manhattan en Amérique du Nord…

Quelques siècles plus tard, l’anecdote pousse à la réflexion sur le succès contrasté de l’accord en question puisque les habitants de Pulau Run vivent dans une torpeur loin du monde.

Istanbul

Istanbul

Une photographie prise cet hiver en Turquie. On imagine Istanbul comme une ville brûlante, à l’atmosphère orientale, poussiéreuse et saturée. Cette image d’Epinal se vérifie peut-être en été mais un séjour là-bas au plus fort de l’hiver incite à renouveler ses clichés. La ville et ses habitants ne perdent pas de leur charme dans le froid et dans la neige, l’impression d’être loin est encore plus forte.

Aubrac 

Aubrac

Une dernière photographie prise en Aubrac, dans le Massif Central. La beauté ne doit pas être envisagée qu’à l’autre bout du globe. Trouver le beau près de chez soi n’est pas évident car le regard tend à s’endormir, on ne croit pas pouvoir s’extasier en des terres qu’on a l’impression de connaître par cœur. Mais tout le travail du bon photographe est justement de garder en tout lieu la capacité à s’émerveiller qui doit être la sienne.

Recueilli par Quentin Jagorel

Retrouvez le travail d’Alexis sur son blog.

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Une réflexion sur “Alexis Aulagnier, « le photographe est un passeur de réalité »

  1. Pingback: Julia Mecheels : "La photographie, c’est le voyage" | Profondeur de champs

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