Une promenade matinale

L’homme marche, au petit matin. Il aime se promener à cette heure du jour où tout dort, où tout est encore calme, où tout est comme avant. C’est pourtant l’heure la plus froide, et, en ce début de novembre, Monsieur Nanty – c’est son nom – frissonne, rentre sa tête dans son cachemire qui a connu des jours meilleurs, et serre autour de son corps les pans d’un imperméable râpé  Il dépasse l’avenue Bayview, à l’endroit où auparavant se trouvait le Collège de Glendon et continue sur Lawrence. Il est dans son quartier.

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Les maisons entourées de jardins, espacées et non pas collées les unes aux autres, les arbres et les larges trottoirs lui rappellent le bon vieux temps. Quand le quartier était habité par des familles, quand les temples et les églises vivaient le dimanche, quand la morale n’était pas un vain mot quand la vie était plus que la survie. En les regardant dans l’ombre, Monsieur Nanty a l’impression d’entendre les enfants jouer dans les jardins ; il revoit les maisons décorées pour Halloween et pour Noël, et les voitures lavées au tuyau d’arrosage en été. Un tricycle, posé dans l’herbe, semble n’avoir été abandonné là que pour la nuit. Sans doute un bambin viendra aujourd’hui le récupérer pour reprendre ses jeux interrompus. Monsieur Nanty ferme les yeux, se rappelle, et se sent bien.

La pénombre cependant diminue et la lumière naissante révèle le délabrement des pavillons de banlieue. Les vitres brisées, la peinture écaillées et les mauvaises herbes mettent fin au rêve éveillé du vieil homme. Le tricycle est rouillé. Il soupire et reprend sa marche. Il faut rentrer maintenant, les rues ne sont plus sûres, bien que l’aube soit un moment relativement calme.

C’est comme ça depuis l’arrivée de la racaille. Ils sont d’abord venus en petit nombre, en périphérie. Puis ils ont pullulé. Comme des rats ; et ont envahi tout le quartier. Et avec eux s’est multiplié le nombre des incidents. Ce sont de gros rats d’égout qui salissent tout. Bien entendu, les familles avaient commencé à déménager, craignant pour leurs enfants. D’abord les Monk étaient partis, puis les Donovan, les Preest et les Smith. Et le quartier s’était vidé de sa sève ; elle avait coulé plus rapidement que ne coule l’eau entre les doigts. Les fils Gorky étaient restés, mais ce n’étaient pas la même chose : ils avaient pris les mauvaises manières, la façon même de marcher des nouveaux arrivants et étaient devenus leurs semblables… de la racaille. Monsieur Nanty était seul.

Il trébuche. Évidemment, les services publics ne viennent plus et les ordures s’accumulent sur les trottoirs depuis maintenant des années. Les sacs éventrés répandent leur contenu sur la chaussée, les détritus sont éparpillés dans les jardins par les ratons laveurs et, chauffés au soleil, dégagent une odeur de cadavre.

C’est au début qu’il aurait fallu les chasser, les éradiquer même. Mais les gens sont faibles. Ils n’avaient pas voulu éliminer des êtres si semblables à eux. Comme si on pouvait les aider ! Comme si on pouvait les hisser à notre niveau !… Certains allaient même jusqu’à dire qu’ils étaient humains comme nous, avec des droits ! Comme nous ! Quel délire. La caissière du Métro non loin lui avait dit : « Vous savez m’sieur, ils sont différents, c’est vrai…mais je suis sûr qu’on peut les aider ! Le gouvernement finira par trouver une solution, vous verrez…et n’oubliez pas votre monnaie ! ». Le gouvernement…une solution. Il n’y a qu’une bonne solution, c’est une balle dans la tête, le gouvernement aurait dû le savoir.

Monsieur Nanty inspire un grand coup et marche plus énergiquement, presque rageusement, pour dissiper sa colère. Aussi a-t-il hâte de se barricader dans sa maison et dans ses souvenirs d’antan, car il fait jour maintenant, et le présent lui est cruel.

La caissière était morte peu de temps après leur dialogue, lors du second pillage du magasin. Elle faisait partie de ceux qui ne croient pas qu’il soit utile de répondre à la violence par la violence.

Pour Monsieur Nanty cependant, la violence peut résoudre bien des choses. Son père le lui avait bien appris: « Qui aime bien châtie bien ». Et qui n’aime pas châtie encore mieux. Ces gens-là n’ont d’ailleurs rien d’humain. Rien dans leur aspect, dans leur mode de vie ne rappellent les humains qu’il connaissait. Il n’y a qu’à voir ce qu’ils ont fait du quartier. Si l’on continue à être faible, c’est toute la ville qu’ils transformeront de la même façon, c’est la civilisation qui s’écroulera… Et leur odeur ! Leur odeur ! Ils puent, tout simplement. Non, ce sont des animaux, des bêtes brutes, des nuisibles.

Une ombre émerge d’une rue adjacente, et s’avance en titubant vers le vieil homme. Celui-ci la sent avant même de l’apercevoir. Monsieur Nanty sort de la poche de son pardessus un pistolet automatique. L’objet de sa haine avance en grognant des syllabes incompréhensibles. Il vise posément et tire.

La tête du zombie explose et sa cervelle pourrie éclabousse copieusement le trottoir déjà couvert de détritus.

Henry Denys

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