Drago Malefoy, « héros en mal »

C’est le premier sorcier de son âge que Harry rencontre. Quelques traits de plume suffisent à le camper, – des tirades surtout, puisque J. K. Rowling reprend ici une méthode éprouvée depuis Jane Austen (par exemple dans le premier chapitre d’Orgueil et Préjugé, 1813) : elle le fait parler.

Or Drago accumule des bévues qui le rendent détestable aux yeux de Harry, donc aux nôtres. Sans doute salue-t-il Harry le premier, mais sans se donner le temps de la timidité et de l’émotion. Sans pudeur, il étale ses désirs (un coûteux balai de course), sa méthode (convaincre son père), son mépris des règles (le faire passer en douce au collège). Sans retenue, il traite Hagrid de « domestique », « sauvage », ivrogne. Quand Harry lui dit que ses parents sont morts, Drago se dit « désolé », mais sans avoir « l’air désolé du tout ». Et pour clore le tout, il pontifie sur les gens qui « ne sont pas comme nous » (tome I, chapitre 5).

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La clé de son attitude, l’enfant la donne lui-même. Il nomme son père, trois fois, et l’on devine encore ce monsieur dans les « j’en ai entendu parler », « on m’a dit » et « à mon avis » – alors que ce n’est justement pas un avis personnel – qui soutiennent sa conversation. Le problème n’est pas que Drago ait hérité le « teint pâle » et le « nez pointu » de Lucius Malefoy, mais qu’il singe sa « voix traînante » et son « sourire méprisant » (II, 4, V, 9 et 35), qu’il partage ses préjugés, le suive à Serpentard et finisse avec lui dans le camp de Voldemort.

Tisser la ressemblance entre le père et le fils est d’ailleurs un moyen de rendre le fils plus odieux encore. Un lecteur enfant a tôt fait de s’éprendre d’un personnage de son âge, mais il y est moins enclin si on lui dit que ce gamin est la copie de son père. Leur nom même, mal foy, les enferme dans la répétition : en ancien français, c’est la foi qui se donne un mauvais dieu, la foi dans le diable.

Après que le jeune acteur Tom Felton a donné à Drago sa blondeur, J. K. Rowling, muette sur les cheveux de Drago dans les trois premiers tomes, a étendu cette blondeur aux trois Malefoy. Cette couleur a pris alors une valeur héraldique, comme si des aristocrates fascisants ne pouvaient qu’avoir des cheveux « d’un blond presque blanc » (IV, 8, VI, 6). L’auteur s’ingénie à leur ôter toute couleur : cheveux pâles, teint pâle, « yeux gris » (II, 14). Elle dénonce ainsi une fin-de-race diminuée par la consanguinité (V, 6) comme par l’absence de cœur.

Chaque année, Drago aggrave son cas. Il relaie le racisme de son père, humilie Ron parce ses parents sont pauvres, corrompt ses copains pour jouer au quidditch, espère la mort d’Hermione (II, 12), ment pour nuire à Hagrid, pousse Harry à risquer sa vie, manipule Rita Skeeter, ricane à la mort de Cédric Diggory, collabore avec Dolores Ombrage, affiche sa goujaterie avec Pansy Parkinson (VI, 7), frappe un homme à terre, met des vies en danger, s’autorise la torture (VI, 24), complote contre Dumbledore, fait entrer des mangemorts dans Poudlard.

L’évolution – l’absence d’évolution – de Drago Malefoy déçoit un peu. Dans le train qui les amène pour la première fois à Poudlard, lorsque Harry prend le parti de Ron et refuse de serrer la main de Drago, on sent que sa décision pèsera sur la suite du récit (I, 6). Drago a été d’une maladresse insigne, fréquente à cet âge, mais son offre émanait peut-être d’une sympathie naïve, immédiate et sincère. Une « demande d’amour » a été rejetée, et Drago a dû être d’autant plus blessé qu’il a pu craindre que Harry ou Ron l’ait fort bien comprise. Au reste, il n’oubliera pas cette humiliation : cinq ans plus tard, il en parle encore (IV, 37).

Toutefois, la personnalité de Drago alimente le conflit. Ses rapports avec Gregory Goyle et Vincent Crabble le prouvent, il a besoin de dominer ses proches (II, 12, VI, 21), au point qu’on se demande ce qu’il sait de l’amitié, – le sens de l’égalité qu’elle suppose, l’estime mutuelle qu’elle implique. Drago méprise abondamment sans deviner qu’à ce degré, mépriser, c’est se méprendre. Lui le comblé, il jalouse, il envie, tantôt Hermione, tantôt Harry (II, 4). Eût-il été honnête et dévoué, Drago n’aurait pu supporter que la gloire de Harry éclipsât son prestige éventuel.

Le conflit incessant entre Drago et Harry se double d’un autre, souvent très cruel, entre Drago et Ron. Drago jalouse Ron à proportion de l’amitié que Ron inspire à Harry. Ne sachant comment faire la conquête de son ennemi préféré, incapable de s’avouer qu’il ne désire rien tant, Drago voudrait qu’au moins Harry renonce à Ron. Il sent que l’amitié de Harry pour Ron est un prélude à son amour pour Ginny, amour qu’il devine avant les intéressés eux-mêmes (II, 4).

Un parfum d’homosexualité flotte donc sur le conflit entre Drago et Harry, alors qu’il n’y a jamais aucune ambiguïté entre Harry et Ron. Il n’est pas exclu que Harry le perçoive. Lors du duel que Rogue impose aux deux garçons, on lit en effet :

« – On a peur ? murmura Malefoy.

– Ça te plairait bien, lança Harry du coin des lèvres » (II, 11).

La réponse semble anodine, sauf qu’elle tient, autant que de l’injure, du clin d’œil. Elle peut prendre un sens sexuel car elle ne serait pas différente si la question était obscène. C’est une façon de dire à Drago : je sais de quoi tu rêves, mais ne rêve pas.

Bon sorcier, préfet, mage noir précoce et ambitieux, Drago trouve à s’employer dans le Prince de Sang-Mêlé. Mais le long dialogue dans lequel l’entraîne Dumbledore agonisant laissait espérer qu’il combattrait Voldemort :

« – Je peux t’aider, Drago.

– Non, vous ne le pouvez pas. (…) Je n’ai pas le choix.

– Rejoins le bon camp, Drago (…) Tu n’es pas un tueur…(…)

Malefoy resta silencieux. Il avait la bouche ouverte, sa main toujours tremblante. Harry crut voir sa baguette s’abaisser légèrement… » (VI, 27).

Ça se confirmera, Dumbledore espérait arracher Drago à l’emprise de Voldemort. Inlassable optimiste, comme le sont – comme doivent l’être – les bons enseignants, il voulait épargner son « âme » (VII, 33). Dans l’appel qu’il lui lance, il ne l’invite pas à l’héroïsme – Drago n’est pas un Gryffondor, mais il lui offre la protection du Phénix. Car Drago a peur, pas seulement pour lui, pour sa mère aussi.

« Que va faire Drago ? » est une des questions que le lecteur se pose après la mort de Dumbledore. Plus que le lecteur enfant, le lecteur adulte espère sa conversion parce qu’il lui est difficile de supporter l’idée qu’un gamin odieux n’ait pas su devenir autre chose qu’un adulte odieux. Depuis Rousseau, on tient que l’être humain est perfectible, surtout s’il a été aimé.

Or Drago n’a pas à se plaindre de sa mère : avec lui, Narcissa Malefoy, née Black, se montre tendre et dévouée (VI, 2 et 6) ; il n’a donc pas les mêmes excuses que Rogue ou Voldemort. On ne sait si J. K. Rowling a hésité avant de l’abandonner à son triste sort ; peut-être a-t-elle voulu réserver l’honneur du repentir aux adultes importants : Rogue et Dumbledore.

Dans les Reliques de la Mort, signe de sa déchéance, le maestro qui avait réussi à réparer une armoire à disparaître est retourné à l’école. On le voit désemparé, terrorisé. De peur que Voldemort devine sa répugnance – ou la lui reproche car il l’a devinée – il n’ose plus croiser son regard (VII, 1). Voldemort l’utilise encore pour ses basses œuvres (VII, 9), mais Goyle et Crabble se montrent plus doués que lui (VII, 29). Quand il s’agit d’identifier Harry, comme il n’a nulle envie de l’envoyer à la mort, il se fait évasif ; contre toute vraisemblance, il feint d’hésiter (VII, 23). Bellatrix cingle son manque de courage, puis Ron le traite de « faux-jeton » (VII, 32). Drago n’a plus qu’une envie : échapper à cet univers atroce où il n’a jamais eu le beau rôle. On le voit tourner le dos aux héros (VII, 23), et tout se passe comme s’il rêvait de sortir de ce roman dont l’issue, quelle qu’elle soit, le condamne. Il en devient presque une figure du lecteur qui s’ennuie – il paraît qu’il y en a !

Dumbledore aurait-il obtenu davantage s’il avait vécu ? A-t-il planté un germe dans le cœur de son élève ? Drago aura essayé de sauver Harry, et c’est sans doute ce qui lui vaut d’avoir in fine la vie sauve. Mais à quel prix ! Les trois Malefoy se voient tour à tour dépossédés de leur baguette magique : Voldemort confisque la baguette de Lucius et Harry la détruit (VII, 1, 4 et 5) ; Harry arrache à Drago sa baguette (VII, 23, 24 et 36) ; Drago emprunte alors la baguette de sa mère, mais la perd dans l’incendie de la Salle sur demande (VII, 31). Ironique châtiment, n’avoir plus de baguettes fait de ces trois sorciers des sortes de moldus.

Le lecteur emporte tout de même un vague regret. Dudley, son pendant moldu, se rachète (VII, 3) ; pas lui. Le fait que son copain Crabble détruise, accidentellement, un des horcruxes persuade que Drago aurait aussi bien pu le faire, volontairement. J. K. Rowling n’a pas voulu refermer l’histoire qu’elle avait ouverte par le refus initial d’une poignée de main.

Harry témoignera-t-il en faveur de Drago et de sa mère ? Combien d’années Lucius Malefoy croupira-t-il à Azkaban ? Le livre ne le dit pas ; – et les précisions que l’auteur a fournies dans le chat du 30 juillet 2007 laissent sceptique ; de toute façon, ce sont des hors d’œuvre que la rigueur néglige. Le « bref signe de tête » que, dix-neuf ans plus tard, Drago adresse à Harry suggère que leur querelle n’a pas été surmontée – un signe de tête n’égale pas une poignée de main ; et le prénom, Scorpius, qu’il a donné à son fils n’a rien de rassurant. Mais, là encore, une vérité humaine se détache : Drago n’est pas un cœur blessé, par hasard égaré. « Il y a des héros en mal comme en bien » disait le duc de La Rochefoucauld (Maximes, 1665, in Pléiade, 1964, p. 427) ; Drago est un médiocre qui ne va au bout de rien.

François Comba

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8 réflexions sur “Drago Malefoy, « héros en mal »

  1. Une dernière note sur les Malefoy : leur évolution les fait passer de bourreaux à victimes. Draco est le bourreau des plus faibles à Poudlard, prenant le rôle dans les premiers tomes de l’éternel caïd qui fait de votre vie à l’école un enfer, qu’il neige ou qu’il vente, intervenant toujours au pire moment pour appuyer là où ça fait mal. Lucius est le bourreau indirect de Buck par exemple, puis un bourreau au sens littéral quand son statut de Mangemort est révélé aux lecteurs durant le tome 4.
    Or, la guerre en fait de pathétiques victimes de la seconde guerre, à travers les diverses humiliations post-tome 5 évoquées dans ce billet, puis à la fin du tome 7, après la mort de Voldemort. On les décrit prostrés dans la Grande Salle, un peu gênés au milieu de ceux qu’ils ont combattu… On les devine soulagés de l’issue de la guerre ; alors qu’ils se sont acharnés à la provoquer pendant des années… Pas de mort au combat comme la maléfique mais charismatique Bellatrix, ni de fuite qui suggérerait une certaine fidélité à leurs idéaux malgré le rôle ambigu qu’ils y ont joué. Ils passent de « bullies » à des personnages bien pitoyables…
    Une déception pour certains, comme vous le soulignez (j’en fait partie !). Rowling déploie une palette subtile de courages et de lâchetés pour tous ses personnages, mais elle fait payer le prix fort au Malefoy avec une fin assez… tranchée, un brin manichéenne malgré la déchéance évoquée depuis deux tomes qui aurait pu en faire des personnages à la finalité plus intéressante. C’est finalement Narcissa qui s’en sort le mieux avec une certaine radicalité dans l’action : en face de son amour de mère (le fameux amour maternel, complet, sur-puissant de Rowling), toute autre considération paraît bien absurde. Mais Lucius et Draco, jusqu’au bout, auront hésité… c’est peut-être ça que l’auteur leur fait payer à la fin de la saga !

  2. Cet article est très intéressant. Mais à aucun moment il n’est mentionné que Narcissa a tout de même sauvé Harry en le prétendant mort, simplement pour le remercier de lui avoir confié que Drago était vivant.
    Elle aurait pu livrer Harry à Voldemort une fois l’information obtenue, elle a préféré prendre un risque énorme : c’est encore une fois son coté maternel qui ressort, et on la sent très souvent dans le camps des « méchante malgré elle ».

  3. Brilliant ! Ma concentration qui me force d’habitude à reprendre ma lecture, a tenu jusqu’au bout tant c’était captivant !
    Et enfin ! On s’intéresse au « vilain », ce garçon odieux, qui à mon sens a juste grandi dans la mauvaise famille… Excellente réflexion et très bien écrite !

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