« Ithyphalliques et pioupiesques », Rimbaud s’est fait violer

Le texte nous est connu par trois manuscrits de la main même de Rimbaud, avec trois titres différents : Le Cœur supplicié, envoyé à Georges Izambard dans une lettre du 13 mai 1871 ; Le Cœur du pitre, adressé, le 10 juin suivant, à Paul Demeny, avec une modification au vers 6 ; Le Cœur volé, qui figure dans le cahier où, vers octobre 1871, à la demande de Verlaine, Rimbaud transcrivit de mémoire les poèmes antérieurs à leur rencontre. C’est la version dont Verlaine a cité les deux premières strophes dans La Vogue, en juin 1886 ; celle qui a été publiée, sans l’accord de Rimbaud, en 1891, peu avant sa mort. Sur vingt-quatre vers, neuf diffèrent, sans que l’ensemble en soit magnifié ; on devine la reconstitution laborieuse et l’on comprend que la critique ait dérogé à la règle qui veut que l’on publie le tout dernier état autographe. Le troisième titre (volé), même s’il l’atténue, rappelle cependant le premier (supplicié), au point que le deuxième (du pitre) paraît indéfendable. C’est pourtant ce deuxième état que les éditions Pléiade, celle d’Antoine Adam, puis celle d’André Guyaux, présentent comme la meilleure version du texte, au risque d’en masquer le sens.

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Le sens, c’est supplicié.

Voici, pour mémoire, le premier état du texte :

Mon triste cœur bave à la poupe…

Mon cœur est plein de caporal !

Ils y lancent des jets de soupe,

Mon triste cœur bave à la poupe…

Sous les quolibets de la troupe

Qui lance un rire général,

Mon triste cœur bave à la poupe,

Mon cœur est plein de caporal !

 

Ithyphalliques et pioupiesques

Leurs insultes l’ont dépravé ;

À la vesprée, ils font des fresques

Ithyphalliques et pioupiesques ;

Ô flots abracadabrantesques,

Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !

Ithyphalliques et pioupiesques

Leurs insultes l’ont dépravé !

 

Quand ils auront tari leurs chiques,

Comment agir, ô cœur volé ?

Ce seront des refrains bachiques

Quand ils auront tari leurs chiques !

J’aurai des sursauts stomachiques

Si mon cœur triste est ravalé !

Quand ils auront tari leurs chiques,

Comment agir, ô cœur volé ?

À l’adresse d’Izambard, le poète précisait : « Ça ne veut pas rien dire. » C’était l’enseignant qui lui avait fait lire Les Misérables de Victor Hugo (1862) – interdit par Napoléon III, mais qui n’en circulait que mieux, – et qui lui avait mis sous les yeux Le Parnasse contemporain (1866), où Alphonse Lemerre avait regroupé des poèmes de Leconte de Lisle, Baudelaire, Banville, Mallarmé, Heredia, Verlaine, – lequel, en 1866, n’avait que vingt-deux ans. Autrement dit, c’était l’inespéré professeur à qui Rimbaud devait, sinon son génie, du moins sa formation. Izambard était-il plus apte à repérer une page qu’à entendre une plainte ? Il répondit « qu’être absurde, c’est à la portée de tout le monde ». Rimbaud devait espérer autre chose, car leur amitié ne survécut pas à cette incompréhension.

Essayons de faire mieux.

Là où nous lisons vingt-quatre vers, Rimbaud n’en a écrit que quinze, combinés en deux tailles – poèmes à forme fixe : le triolet et le rondeau.

Le rondeau avait été en vogue au XVe siècle, notamment chez Charles d’Orléans et François Villon, – une copie faite à quinze ans prouve que Rimbaud les connaissait bien. Le rondeau se termine par le vers qui l’a commencé ; c’est le principe de l’inclusion. Ici, chaque huitain s’ouvre et se clôt sur le même distique.

Non moins ancien, le triolet avait été ressuscité par Théodore de Banville dans ses Odes funanbulesques (1857) ; – les rimes en esques lui rendent hommage. Le triolet est un huitain sur deux rimes, où les premier, quatrième et septième vers sont identiques. Rimbaud a écrit trois triolets successifs.

L’unité est soutenue par les sonorités : beaucoup de voyelles ouvertes (AU, OU), de nasales (ON), de gutturales (C durs ou Q avec cœur).

Malgré les allitérations, répétitions et rotations, de strophe en strophe, on a quand même l’impression d’avancer. Ça peut tenir aux temps des verbes. Le présent de l’indicatif domine au début. Certes l’octosyllabe est contraignant, trop court pour l’imparfait, alors que le présent autorise des liaisons qui font gagner des syllabes. Reste que l’effet recherché est net : que le récit ait lieu sous nos yeux, – que le poète revive la scène en nous la racontant. Arrive alors un impératif implorant, suivi d’un subjonctif : « Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé ! » À la fin surgissent des futurs pathétiques.

Dans l’œuvre de Rimbaud, c’est le premier texte énigmatique, et le premier d’une longue série. En soi, c’est un indice : ça signifie que le sujet est en rapport avec la sexualité. Ne lit-on pas, trois fois, « ithyphalliques » ? Comment faut-il alors interpréter le Cœur du titre ? Dans deux textes de 1870, Le Châtiment de Tartufe (seul Molière écrit Tartuffe) et Un cœur sous une soutane, le cœur, par une sorte d’homophonie ou de paronomase (proximité sonore), indiquait la « queue » ; et Rimbaud n’avait pas hésité à décrire une action, disons fébrile et solitaire :

Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous

Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée…

Au vu de tels précédents, le Cœur supplicié, par voisinage toujours, évoquerait le « cul ». Le texte alors s’éclaire : Rimbaud s’est fait violer.

Reprenons dans le détail :

« Mon triste cœur bave à la poupe ». Secoué, renversé comme un bateau qui chavire, le poète est supplicié par l’arrière.

« Mon cœur est plein de caporal » ; « couvert de caporal » dans la version remise à Verlaine. Comme le mâle couvre la femelle, le caporal couvre le gamin : seize ans et demi en avril 1871 ; 1,60 m – il gagnera dix-neuf centimètres l’été suivant ; une bouille d’ange ; un air de fille… Mais le caporal, en argot, c’est aussi un tabac à chiquer, un mauvais tabac, qui donne la nausée.

Les « jets de soupe » signalent des crachats ou autre chose.

« Sous les quolibets de la troupe / Qui lance un rire général ». On ne voit pas ce que ça a de drôle. Le sens du viol, ce n’est pas d’avoir un rapport sexuel, puisqu’il n’y a pas de rapport du tout ; c’est de détruire l’autre, en jouant avec, en le cassant. Dans un viol, le pénis est un couteau.

« Ithyphalliques et pioupiesques. » En sculpture, ithyphallique se dit d’un nu en érection. Pioupiesque est bâti sur pioupiou, le soldat en argot affectueux. C’étaient sans doute des Communards de la caserne rue de Babylone, où Rimbaud, fugueur, était venu de Charleville participer à la révolte. – Ce vers est tellement inattendu, si sonore et si beau, qu’on en oublierait qu’il a un sens.

« Dépravé » ne se comprend que si l’on se souvient que Rimbaud était encore puceau ; et, du point de vue ecclésial, peu importe comment on a perdu sa virginité, si c’est hors mariage, on est coupable. Du reste, l’abus sexuel n’était pas reconnu comme tel : le sens commun estimait que la victime l’avait cherché.

« À la vesprée », – « Au gouvernail » dans la version d’octobre, – « ils font des fresques ». Allusion au soir, au fait que le gouvernail, à l’arrière du bateau, en assure la maîtrise et qu’il se tient comme une paire de hanches. Faire des fresques équivaut à refaire les peintures.

« Ô flots abracadabrantesques,/ Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé » (ou « lavé »). Un successeur de Napoléon III a repris le mot pour lui donner le sens qui l’arrangeait, sans convaincre ses juges. Abracadabra, c’est la formule magique des contes de fée. Arthur appelle au secours ; il n’espère qu’un miracle pour se remettre à flot. Si sauvé s’applique au cœur, lavé s’applique au fessier.

« Quand ils auront tari leurs chiques ». Ce qui finira bien par arriver. Si vaillants qu’aient été les pioupious, ces sources se tarissent.

« Ce seront des refrains bachiques ». L’adjectif vient de Bacchus, dieu du vin. Les refrains bachiques sont des chansons à boire, des chœurs d’ivrognes. En France, tout finit par des chansons…

« J’aurai des sursauts (ou des hoquets) stomachiques ». Même racine qu’estomac ; avoir des sursauts stomachiques, c’est vomir. Le poème s’achève sur un immense dégoût, qui va au-delà du supplice autobiographique. Le dégoût de l’adolescent est universel ; la médiocrité des autres et du monde hante ses textes.

« Si mon cœur triste est ravalé ! » Ravaler l’humiliation, il le faudra bien. Mais, depuis le premier vers, triste n’a pas quitté cœur.

« Comment agir, ô cœur volé ? » Remarquons la conception de la vie : agir. Un autre aurait écrit aimer, mais Rimbaud semble en avoir été à peu près incapable. – Suivra une période homosexuelle avec Verlaine, mais, en Afrique, les dix dernières années de sa vie, l’ex-poète s’est tourné vers les femmes.

"Un coin de table", assis à gauche : Paul Verlaine et Arthur Rimbaud (Henri Fantin-Latour, 1872, musée d'Orsay)

« Un coin de table », assis à gauche : Paul Verlaine et Arthur Rimbaud (Henri Fantin-Latour, 1872, musée d’Orsay)

Cette lecture n’est pas nouvelle, mais toujours occultée. Soit, comme Izambard, la critique ne voit rien ; soit, c’est pire, elle fait comme si elle n’avait rien vu. Un gamin crie, restons sourds ; et traitons-le de pitre, puisqu’il tend les verges, en ne publiant pas Le Cœur supplicié, mais Le Cœur du pitre.

Constatons toutefois que la force du texte va bien au-delà de la confidence, pour atroce qu’elle soit. Contre les Parnassiens – nouveaux Précieux, – ses modèles, Rimbaud puise ses mots un peu partout : vocabulaire religieux avec la vesprée, des médecins avec stomachique, des marins avec la poupe, des archéologues avec ithyphallique ; argot surtout, avec pioupiou, caporal ; mots d’enfant : abracadabra. À ces vocables, il ajoute des suffixes fantasques ou il les détourne de leur sens ordinaire, ce qui revient à en faire des métaphores, mais bizarres ou vulgaires.

Ce faisant, il dynamite la poésie comme art du joli ; il lui assigne une mission brutale. Avec les formules connues du « voyant » et du « dérèglement de tous les sens », il en fait une aventure qui engage, isole, fracasse. Sauf qu’on le sait depuis Théophile Gautier, un beau programme qui n’est pas suivi de belles productions ne mène pas plus loin qu’aux manuels scolaires. Que Rimbaud lui-même ait dû changer de continent pour éviter de tenir ses promesses ne rend que plus tranchante l’alternative annoncée : la poésie ou le silence.

François Comba

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