Pulse

La rubrique Création originale de Profondeur de champs vous propose aujourd’hui la nouvelle « Pulse » de Robin Bauer.

© All-Dressed-Up/Wikicommons

© All-Dressed-Up/Wikicommons

En sortant de mon immeuble, il y a cette violente arrivée de lumière qui me déboussole. Je ne dis pas que cela me dérange physiquement, encore moins que cela fait mal, mais j’en garderai longtemps une forte impression.

Est-ce vraiment à ce moment là que je deviens FOU ? J’en doute. Il y a peut être un petit quelque chose. Je ferme les yeux. Chaque fois que je ferme les yeux, j’observe non pas le ‘néant’, mais ces visions colorées, mouvantes et brillantes. Elles sont souvent d’un jaune presque blanc, mais j’en ai déjà vu des vertes et des bleues. Ce n’est pas facile à expliquer correctement, mais le tableau qui se dresse alors, vous le connaissez j’en suis sûr, ressemble à ces kaléidoscopes que l’on trouve par défaut sur le « Lecteur Windows Media ».

L’EFFET est encore plus saisissant quand on se frotte les yeux. D’ailleurs, je crois qu’en réalité, ce que nous voyons, ce sont les vaisseaux sanguins de nos paupières, enfin leur PULSATION subtile. Mais, je n’en suis PAS tout à fait SÛR, car nous pouvons les percevoir de jour comme de nuit, surtout la nuit.

TOUT ÇA pour en revenir à ce moment où je suis peut être devenu fou. Précisément, je parlais de kaléidoscope, mais le kaléidoscope possède plusieurs propriétés qui, dans l’histoire que je vais vous raconter, sont centrales : LA SYMÉTRIE, L’ÉQUILIBRE ET LE RYTHME. Or, on ne trouve aucune d’entre elles dans les visions qui viennent remplacer ce qu’on prend pour ‘le noir’.

C’est une de ces choses qui m’agace, me donne envie parfois de me tirer une balle. La demi-mesure n’existe pas, on ne sait que TROP simplifier ou TROP compliquer les choses. Ou bien on fait TROP dans la demi-mesure. Merde, je suis déjà perdu. Disons que tout est vrai et faux à la fois.

BREF, je sors donc de mon immeuble et, après m’être délecté d’une énième vision colorée, je commence à faire une petite balade dans le quartier. Je ne peux m’empêcher de repenser à cette histoire de kaléidoscope. Le monde est un kaléidoscope car le monde est, ou plutôt prétend être, PARFAIT. Mais il l’est beaucoup trop pour pouvoir être crédible, ou même beau. Chaque élément, quelle que soit sa fonction, sa nature ou ses états d’âmes, chaque élément, donc, est symétrique, parfaitement à sa PLACE dans l’espace et dans le temps. Et maintenant, alors que j’ai toujours pris cela pour un état de nature, voilà que je réalise qu’il n’en est rien. C’est aussi magnifique qu’abject, plus détestable qu’adorable. Enfin, détestable parce qu’adorable.

L’après midi est déjà bien avancée, il fait quelque chose comme 23,5 degrés à l’ombre. J’arrive au Jardin des Tuileries. Bouche légèrement pâteuse. Esprit lent, embrouillé, mais REMONTÉ.  Contre qui, contre quoi ? Je dirais contre tout ce qui m’entoure. Nous sommes dans l’antre même du classicisme. Rien ne dépasse. EN APPARENCE. Tout est symétrique, absolument tout. Pourquoi ce choix ? Parce que l’homme est ainsi fait et que, quoi que le relativisme en dise, nous sommes persuadés d’être la plus belle de toutes les créations.

Tandis que je marche, je me sens nauséeux et fiévreux. Pendant près de 2 heures, je ne peux m’empêcher de noter tous les éléments dont la perfection et l’équilibre me rebutent. Maniaquerie, tu me tiens.

Chaussettes portées par 287 PAIRES de pieds. Voitures (Alfa Romeo, Renault 5, Jeep de l’US Army). Silhouette d’une gamine qui porte une robe saumon, avec 2 COUETTES maintenues par des élastiques jaune fade et vert-bonbon. Jardin. Fauteuils verts en fer forgé. Jet d’eau (fontaine). Jet de fiente (pigeon). Aérations dans le mur d’enceinte en forme de camembert façon Trivial Poursuite, mais avec 8 parts (et non 6). Allées. Les cordons qui dépassent de la capuche de mon sweat. Tulipes roses. Tulipes violettes. Tulipes roses. Tulipes violettes. Tulipes roses. Tulipes violettes.

POURTANT,  il y a forcément une erreur de calcul quelque part, au moins un DÉCALAGE. Ceux qui ont conçu notre univers calculent, calculent, CALCULENT, mais il y a bien quelque chose qui leur ÉCHAPPE, non ? Ce que je veux dire, c’est qu’on peut forcément se tromper, on ne peut pas maîtriser l’agencement de chaque molécule, n’est-ce pas ?

La précision a forcément ses limites. Mais le problème, c’est qu’elle a aussi de (trop) nombreuses forces. Certaines choses, ÉNORMES, ne tiennent à PRESQUE RIEN. C’est le cas de Riesen (Giants), par Martin Honert. Ce duo de sculptures représente 2 hommes immenses. Leur taille, 2m72, est un choix délibéré et calculé d’Honert, puisque c’est la taille de l’homme le plus ‘grand’ du 20è siècle, un certain Robert Wadlow. Si l’on en croit l’artiste, 1 centimètre de moins et l’effet de GIGANTISME est manqué.

Et puis nous avons forcément droit à notre part de libre-arbitre – une part rassie bien sûr, mais bien là. Les déplacements par exemple : les fourmis, les pigeons et les hommes parcourent des trajectoires aléatoires, SANS LOGIQUE, NON ? Tout n’est pas perdu, c’est évident. Dites moi que je ne me trompe pas. DITES MOI QUE JE NE ME TROMPE PAS.

Il y a quand même des fous, d’autres fous, qui veulent tout comprendre, tout EXPLIQUER. Par exemple, dans Un homme d’exception, le biopic sur John Nash (l’économiste qui a donné son nom à une théorie des jeux économiques où L’ÉQUILIBRE se trouve là où on ne l’attend pas), il y a cette scène où l’on voit ce type courir après des pigeons afin de découvrir l’algorithme qui sous-tend le déplacement du-dit groupe de pigeons. A t-il réussi ? Est-ce vrai, et possible ? Je l’ignore. Mais j’ai peur. Et nous devrions tous avoir peur.

Enfin, pour le moment, j’ai surtout peur des TAC-TAC-TAC-TAC-TAC-TAC que j’entends partout. J’ai peur de Paris. Paris n’est plus. Paris est à soixante-dix sept pulsations par seconde. Paris est dominée par deux immenses MÉTRONOMES, des monstres de précision, de condescendance, de perfection. Ils ne sont pas placés n’importe où. Leur immense mécanique, inlassable et éternelle, greffée sur la Pyramide du Louvre et la Tour Eiffel, réunit toutes les dimensions, 1-2-3-4, dans un ÉQUILIBRE EFFROYABLE. Leur TAC-TAC me soulève le cœur, et ma cage thoracique vibre en produisant un bruit sourd. J’en ai des frissons d’excitation, j’attends la MORT DE LA POÉSIE.

LES FOURMIS MARCHENT MAINTENANT AU PAS.

DONC, j’étais en train d’observer tout ça, allongé sur deux de ces putains de fauteuils vert en fer forgé, SYMÉTRIQUES. Le monde avait eu 2 heures de sieste pour changer et moi j’étais resté là, allongé. Je ne compte pas m’étendre là-dessus, mais il faut quand même vous dire que j’avais les jambes croisées. Pendant cette sieste, la jambe gauche avait écrasé la jambe droite, dans laquelle le sang n’affluait presque plus. Je me levai, mais je n’avais plus de force ni de sensations.

D’une certaine façon, c’était un acte de RÉSISTANCE. Je traîne la patte, la scène est surréaliste. Elle me fait instantanément penser à ce passage dans Mad Max où Mel Gibson, sur le point d’être tué par un des ‘Anges de la Route’, se traîne comme une grosse merde jusqu’à son fusil. On lui a tiré dans le genou. ÉVENTRANT l’univers, le long RUBAN de bitume s’étend effrontément au milieu du désert nord-américain, ce désert de vagabondage fantasmé.

MOI AUSSI, je suis dans une ALLÉE résolument droite, ortho-je-sais-pas-trop-quoi, et MOI AUSSI je rampe tant bien que mal au milieu de ces fourmis qui DÉFILENT, DÉFILENT, DÉFILENT. On pourrait croire aux éléphants roses de Dumbo. L’immense tige -TAC-TAC- du métronome me fait de l’OEIL. Elle brille, clignote, HURLE comme les manèges de FOIRE. Je me recroqueville en position foetale.

AU-DESSUS DE MOI, ON ALLUME UN PROJECTEUR. IL PRODUIT UN FAISCEAU DE LUMIÈRE DENSE, INSOUTENABLE, MAIS DOUX, RASSURANT, PRESQUE SAINT. PAS BLAFARD EN TOUT CAS. LES CHOSES S’ACCÉLÈRENT. JE PLEURE, JE SUFFOQUE. À L’INTÉRIEUR DE MON CRÂNE, ÇA SE MET À BOURDONNER JE CROIS, JE NE SAIS PLUS. JE PLEURE, JE SUFFOQUE. TAC-TAC-TAC-TAC-TAC-TAC.

(…)

Comme c’est beau. Tout va bien. L’univers se déchaîne, mais il n’aura pas ma peau. Dans mes paupières, ça s’agite un peu, silencieusement. Les formes colorées réapparaissent. Elle se gonflent, se contractent, font une pause et, parfois, disparaissent. Ce sont des pulsations arythmiques, vierges de tout code, indifférentes à ce que l’on peut leur faire subir. De vrais nourrissons.

Au loin, il y a ce sac en plastique qui vole, s’ébroue, se débat avec fierté, à la façon de ces chevaux de rodéo. Je le connais bien. Vous aussi. Tout le monde ne l’a pas vu, mais chacun sait qu’il existe, quelque part en nous, ou peut être en dehors.

Enfin, la nuit tombe, même sur moi.

Robin Bauer
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