Les textures de « Mère et fils » d’Alexandre Sokourov

« Quand je fais un film, j’en fais deux : le visuel et l’audio. » Alexandre Sokourov

La lumière et le son ont sans doute en commun ce pouvoir mystérieux de ne pas se laisser toucher, de nous filer entre les doigts comme du sable sec, de se heurter aux choses en fuyant, et n’en perforer que les plus fragiles ; de nous laisser terriblement seuls parfois, disparaissant sans prévenir, pour le noir ou le silence, nous faisant presque oublier ce qu’ils étaient, tant leur présence paraît mille fois plus précaire que leur désertion ; ces insaisissables qui font le réel par la subtilité de leur combinaison sont porteurs de mirages et de signes, impropices au souvenir –ils ne sont ni saveur ni odeur– mais coordonnées du présent qui s’envole après un instant sur la rétine ou dans le tympan, et qui ne reviendra jamais tout à fait semblable ; mesures du temps tout simplement ; la lumière du jour, la lumière de l’été, ou le bruit du bourdon à la cime d’un clocher.

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Comment dès lors, au cinéma, art qui se fonde, image après image, sur la précise fugacité de la lumière, capter vraiment ‘le visuel’ et ‘l’audio’ de la réalité que l’on veut montrer ? En les débarrassant, par exemple, de leur atours réels pour les recréer, les recomposer via les modes d’expression propres à l’art (car le cinéma est une symphonie des autres arts) ; bref, leur donner une texture, celle d’un tissu, celle de la gouache. C’est exactement ce que fait Sokourov dans « Mère et fils ».

Dans la campagne russe, ils vivent seuls, une mère et son fils, qui correspondent en réalité à la mère et au fils universels, d’où le titre du film d’ailleurs, débarrassé de ses pronoms : elle est en train de mourir, il est à son chevet. Pendant une heure dix, Sokourov observe la déchirante osmose qui unit ces deux êtres, dans le vent des plaines, le bruissement des feuilles sombres, ou la vague onctueuse dessinée par les blés. Il nous propose une sorte de cinéma à l’état pur, où tout passe par le travail de la matière filmique, de la texture du son, de l’image et de leur chimie combinatoire. En cela, le film est d’une absolue beauté.

L’image : des hommes et des lieux

Deux choses intéressent Sokourov : les êtres humains et les endroits dans lesquels ils évoluent. C’est d’ailleurs tout ce qu’il filme, avec une lente application au long de « Mère et fils » : les corps et les champs, les uns dans les autres, les uns pour les autres, à l’unisson. Par le traitement minutieux de l’image (des heures de réglages techniques pour tourner chaque plan…), il ne cherche évidemment aucun réalisme, mais se lance bien plus dans une quête métaphorique d’universalité : la nature pleure ses morts, ici et maintenant, comme ailleurs, comme hier et demain. Parce que ce fils et cette mère participent à la symphonie de couleurs et de lumière qui les entoure, ils appartiennent, dans la grande tradition élégiaque, au monde et sont en phase avec lui. Ce sentiment très fort, qui pourrait être vu comme ineffable par le cinéaste, passe pour Sokourov par la texture de l’image : des couleurs extrêmement prononcées, des jeux de clair-obscur, un grain presque délavé, et surtout un étirement de l’image, opéré à l’aide de miroirs et de lentilles, pour en gommer toute troisième dimension. L’influence de la peinture est d’ailleurs de tous les plans : comment ne pas penser à Caspar David Friedrich quand, dans un long plan fixe, le fils demeure debout, au milieu d’un champ, surplombant les vallons ? Le premier plan ne rappelle-t-il pas « Lamentation sur le Christ mort » de Mantegna, avec la mère allongée de tout son corps gris dans des draps bruns ? Plus tard, le fils portant sa mère jusqu’à un banc ne nous renvoie-t-il pas à une sorte de Pièta qui serait inversée ? Ces références successives, tantôt à la philosophie naturaliste, tantôt à la religiosité russe ou à la peinture romantique, distillées par la puissance même de l’image s’extrayant du champ du réel, ou par l’organisation de l’espace mis en scène, scellent la fin de la frontière entre peinture et cinéma, car pour Sokourov, ils répondent aux mêmes logiques. Et s’il croit au caractère résolument plat du cinéma, ce n’est pas par choix esthétique, c’est parce qu’en se rapprochant de la peinture dans la liberté de sa création visuelle, il peut aller au-delà de ce qu’il filme, dans l’intimité des âmes, dans la torpeur des sentiments, dans la complexité des images mentales.

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Le son, l’errance

Cette précision du travail visuel s’accompagne, sans qu’on puisse les dissocier, d’un traitement très singulier de la bande sonore, toujours dans la visée de percevoir au loin ce qui est silencieux, c’est-à-dire l’essence des choses.

Les mots sont rares, comme si chacun d’eux était un renoncement pour Sokourov : on sent un idéal de silence, laissant libre cours à la mélancolie du vent, à l’écho tragique de l’orage ou à l’obstination d’un ressac. Mais quand les mots jaillissent finalement, après plusieurs minutes d’absence parfois, ils sont prononcés comme une psalmodie, dans un flux ininterrompu et chantant, au bord des lèvres, au creux de l’oreille. Cette intimité extrême se retrouve dans le traitement des bruits de frôlements et de caresses, on croirait toucher les corps qui s’étreignent. La musique, elle aussi, est rare : étouffée, elle semble venir d’une pièce voisine, comme un souvenir qui erre. On croit entendre, lors du générique d’ouverture, l’adagio d’Albinoni, sans en être sûr pourtant. Oui, c’est l’errance qui caractérise le travail audio de « Mère et fils » : le son flotte et traîne, un peu comme l’âme de cette mère qui n’est déjà presque plus là. Le tonnerre gronde, le chien aboie, et chacun de ces bruits semble annoncer la mauvaise nouvelle qui viendra – oui, Sokourov déploie une sorte d’animisme annonciateur.

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Leur combinaison, une chimie

L’image et le son, traités individuellement sans place laissée au hasard, s’articulent aussi d’une façon étrange. Il est difficile de dire s’ils sont associés ou dissociés : ils sont à la fois en décalage ou en incohérence, et parfaitement en phase dans l’impression qu’ils donnent. Ceci n’est pas étonnant au regard de ce que l’on a déjà dit : la chimie que trouve Sokourov entre le son et l’image ne réside pas dans leur combinaison naturelle, mais dans leur utilisation poétique et métaphorique.

La texture que Sokourov donne au son et à l’image dans «Mère et fils» lui permet d’élaborer une maîtrise du temps toute singulière, comme s’il en avait le secret : un rythme d’entre-deux, comme en suspension. Et surtout une infinie lenteur qui ne pèse jamais car le montage est précis, la coupe toujours juste.

Nous le disions dès le début, c’est par sa propre définition de la course du temps, elle-même le résultat d’une exploitation totale de la matière filmique, que Sokourov parvient à ses fins : naviguer à la proximité des âmes.

Quentin Jagorel

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