Bruno Meyerfeld : « La photographie est un crime »

Regards photographiques (épisode V)

Lire épisode IV.

Voilà, c’est écrit. Et ce qui me fait en réalité le plus peur, c’est de voir à quel point cette conception est ancienne chez moi. Cherchant une inspiration quelconque pour la rédaction de cet article, je rouvris le cahier de mes premiers clichés, prises il y a une dizaine d’années. A cette époque, je m’exerçais dans les parcs. Je revis ces perspectives de platanes en fleurs, ces hommes flattant le marronnier, ces pieds de chaises bien plantés dans le sable gras. Je revis ces délicieux patchworks de roses et d’aubépines, respira à plein poumon ces reflets d’ambres et de musc.

Berlin-Mitte, la nuit

Berlin-Mitte, la nuit

Los Angeles, Musée d'Art moderne

Los Angeles, Musée d’Art moderne

Mais au-delà de l’errance poétique, le tout me laissa dans la bouche comme un goût âcre de trop-compromis. Le crime était déjà là, sur chaque photographie, s’étalant sanglant dans chaque profondeur de champ.

Je m’explique.

La photographie est d’abord un crime contre soi-même. Chaque cliché est pour moi une sorte de suicide, celui de la personne que j’étais au moment M où je prenais la photo P. Etant une personne en tout point intègre, je ne déverse pas seulement mon regard dans le cliché, mais aussi ma personnalité, mon état d’esprit présent, et, osons le mot, mon âme. Chaque cliché est ainsi une externalisation totale, s’échouant sans retour possible sur la plaque figée, anciennement gélatinée, de la pellicule. Je me fais sortir de mon corps, je me vide, je me tue, je me suicide. Evidemment, comme je suis du genre sacrificiel, cela ne me dérange pas du tout. Mais je ne m’étonne plus guère de l’aspect brisé de beaucoup de photographes sincères, qui ont sans doute sacrifiés à leur art plus de vie qu’un chat égyptien ne saurait en posséder.

Lisbonne, quartier de l'exposition universelle

Lisbonne, quartier de l’exposition universelle

Mais le crime ne saurait être parfait s’il n’était qu’égocentré. Peut-être les anciens se souviennent-ils d’un grand personnage, un peu trop méconnu, du nom d’Etienne-Jules Marey. Ce grand homme, petit-fils de la photographie et grand-père du cinéma, inventa en son temps (c’était en 1882 pour être tout à fait précis) le fusil photographique. Le prodigieux engin permettait à ce pionnier barbu du tournant du siècle de saisir des photographies en rafale, en adaptant l’appareil sur un fusil de chasse. Dieu, que j’aimerais que mon vulgaire bridge (dont je ne dévoilerais la marque sous aucun prétexte) ait encore l’aspect de l’antique invention d’Etienne-Jules Marey ! Car si j’aime à sacrifier ma vie, je prends également un malin plaisir à voler celle des autres. Prendre une photo, c’est aussi figer les personnages dans mon appareil, leur voler un instant de leur existence dans un phénomène purement criminel de vampirisation photographique. Eternalisés sur ma pellicule, ces êtres vivants n’existent plus que par et pour elle.

Liban, région du Chouf

Liban, région du Chouf

Beyrouth, corniche

Beyrouth, corniche

En photo, j’aime montrer, ou en tout cas j’essaie. J’ordonne, je sépare, je coupe, j’élague. J’aime les photos très réalistes, très pointues, et ne montre que peu de goût pour les trucages, les montages, les aplats ou les flous. Même si je n’arrive absolument pas à les imiter, j’admire beaucoup les photographes frontaux, comme Depardon ou Avedon, qui montrent chacun une profondeur de champ dans l’absence de perspective. L’un  pour les bâtiments et l’autre pour les hommes. Récemment, je suis également tombé sur un photographe (Jim Naughten) ayant superbement saisi des représentants du peuple namibien herereo, dans les costumes de l’ancien colon allemand, le tout en plein désert. J’apprécie également la photographie de Gruyaert, qui sait rendre frontal le paysage par un intrépide sens de la netteté et une maîtrise de la couleur des plus étranges.

Brésil, Bahia, côte des cocotiers

Brésil, Bahia, côte des cocotiers

Brésil, Bahia, village au trampoline

Brésil, Bahia, village au trampoline

Mais montrer n’est pas suffisant. Il faut aussi savoir raconter. La photographie n’est pas un art complet : elle n’a pas le mouvement. Je l’ai toujours vécue comme un passage vers un autre support créatif, qui me passionne tout autant, et qui est le cinéma. J’essaie donc d’introduire le maximum de narration dans mes photos, de transmettre une petite histoire, un modeste support à rêveries ou à interrogations. J’avoue mal aimer certains photographes, qui semblent davantage s’attacher à faire leur introspection psychanalytique qu’à raconter une chose vue. La photographie est ainsi profondément liée au voyage, à la découverte, lieux par excellence de l’inattendus, du paradoxe, de la surprise, du mystère, et donc par conséquent de la bonne histoire (qui ne l’oublions pas, est toujours faite d’un désir et d’un obstacle  – merci JC Carrière). En cela Cartier Bresson est sans doute un maître absolu.

Le Caire, quartier copte

Le Caire, quartier copte

Londres, bord de la Tamise

Londres, bord de la Tamise

Cependant vient ici un paradoxe. Si la photographie saisit la vie, elle n’en est pas pour moi un élément consubstantiel. Je me refuse ainsi catégoriquement à prendre en photo les beaux moments de celle-ci, notamment ceux partagés à plusieurs. Dans une belle soirée illuminée par les rires, devant un bon plat rutilant de saveurs, il ne me viendrait jamais à l’esprit de sortir l’appareil photo. Et je me regrette parfois à moi-même, devant un beau paysage, de ce surmoi photographique qui me pousse à tâter l’objectif au fond du sac, pour saisir le bout d’un chemin fleuri après le col, ou l’inlassable ressac des vagues sur les digues. Ces moments-là sont réels, je ne souhaite pas les tuer comme je l’ai écrit plus haut. Je veux les garder bien vivants en moi.

Chine, Chengdu, Parc du Peuple

Chine, Chengdu, Parc du Peuple

Chine, District de Yongding, Pays Hakka

Chine, District de Yongding, Pays Hakka

« C’est bien ce que tu fais, mais ce n’est pas de l’art », m’a dit un jour une amie qui se reconnaîtra sans doute. La phrase me fit immédiatement sourire tellement elle touchait juste. La photographie est pour un moi un art de vivre, et pas un art en soi. C’est le témoin de ma vie, le bâton sur lequel s’appuient mes chemins. Elle est un beau support d’existence. Le seul a jusqu’à présent vraiment réussi à m’accompagner.

Bruno Meyerfeld (Recueilli par Q. J.)

Photographies ©BrunoMeyerfeld

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Une réflexion sur “Bruno Meyerfeld : « La photographie est un crime »

  1. Pingback: Félix de Malleray : "Des photos aussi noires que le charbon des mines" | Profondeur de champs

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