God save the magazine

Une histoire de mots (épisode V)

Il a trimballé ses bagages des pays arabes jusqu’en Occident. Sans distinction de race, de genre, ou de nombre. Prenant aux uns pour donner aux autres. Cette perle de notre langue, c’est le mot magazine !

Une du "Cosmopolitan" de février 1930 - Harrison Fisher

Une du « Cosmopolitan » de février 1930 – Harrison Fisher

Tout commence, vers 1400, par une histoire marseillaise. Une histoire de commerce, vous l’aurez deviné. Le Maroc est à portée de voix –ou presque- et avec lui ses makhâzin (au pluriel), mot-valise assez vaste pour stocker épices, tissus, marchandises précieuses, mais aussi les activités administratives liées à leur vente. Entrepôts et bureaux, donc.

Nouvelle vie

Le commerce est florissant, le magasin s’installe dans le Vieux Port, puis partout en France. Il ne lui reste qu’à partir s’encanailler outre Manche, où le trading roi l’accueille à bras ouverts.

Mais quels liens entre un « lieu de dépôt et de rangement de marchandises » et le magazine que nous lisons ? L’un comme l’autre désigne un espace où il y a de tout, mais rangé, organisé. Des allées d’un côté, des rubriques de l’autre. Des marchandises, des infos. Pour passer de l’un à l’autre, du pratique à l’intellectuel, il n’y a qu’un step que les Anglais, avec leur flegme coutumier, mettront tout de même près de 200 ans à franchir. Magazine est né, prêt à nous revenir, les phonèmes chargés de nouvelles significations. Au XVIIIème siècle, en 1776 précisément, il retraverse la Manche, arrive en France au féminin singulier (eh oui, nos ancêtres disaient « une magazine ») et se lance à la conquête de nos palais gaulois.

Guerre d’usure

Hélas pour lui, il est tout de suite repéré par magasin qui, en bon Français, entre en résistance et décide de lui faire concurrence. Après tout, il était là d’abord… Magasin prend donc, en plus de son sens initial de dépôt de marchandises, celui de publication périodique abordant des thèmes variés, comme en témoignent des organes comme Le Magasin Pittoresque ou Le Nouveau Magasin Français.

Une du "Magasin Pittoresque" - 1888

Couverture du « Magasin Pittoresque » – 1888

Mais le succès de la presse et de la culture anglaises auprès des écrivains français du XIXème, comme Gérard de Nerval (on peut vraiment compter sur eux pour défendre notre langue), assure à magazine une montée en puissance qui relègue magasin au rang d’invendu dans un entrepôt poussiéreux. Magazine l’emporte et, dans la foulée (est-ce une tautologie ?) se masculinise. Il ne reste à magasin qu’à occuper à fond le terrain sémantique de « lieu physique où l’on stocke quelque chose » : des marchandises, des armes, des balles (dans une arme à feu), des pellicules (dans un appareil photo). Il suffira ensuite d’y accueillir le client pour que l’on aboutisse à l’épicier du coin de la rue…

Le croiriez-vous ? Certains puristes (à la revue du Mercure de France notamment) déploraient encore ce réemprunt tardif à l’anglais, arguant que magasin s’en sortait très bien à assumer seul les sens de boutique et revue (entendez : ils ne sont pas très fair play, ces Anglais, de nous voler un mot, de nous le rendre méconnaissable et de  nous l’imposer !) Mais la langue a ses raisons. Peut-être a-t-elle ici pressenti qu’il mieux valait séparer clairement les deux notions ? A magazine la liberté de la presse, à magasin le commerce ? D’autant que nos amis Anglais, les Italiens, les Allemands et bien d’autres ont procédé à cette saine séparation… qu’il serait bon de se rappeler plus souvent !

Catherine Rosane

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