Rone : « L’impression d’être un sculpteur de sons » (1/2)

C’est à l’occasion du 5ème anniversaire de l’excellent Festival Crossover à Nice que nous rencontrons Erwan Castex, plus connu sous le nom de Rone, pour un long entretien avec cet animus electronicus unique en son genre. Exilé à Berlin, inclassifiable, touche à tout, celui qui fut repéré dès ses débuts par Agoria – dont il rejoindra très tôt le label Infiné qu’il ne quittera plus – est aujourd’hui au sommet d’un art qu’il veut libre, chaotique et éminemment transdisciplinaire. Première partie de la longue interview qu’il a accordé à Profondeur de champs.

Rone - © Jean-Baptiste Millot

Rone – © Jean-Baptiste Millot

Quand on revient à la signification exacte de « Tohu Bohu » (ndlr : nom du dernier album de Rone), c’est à l’origine le nom que les Hébreux donnaient au chaos primitif, à la confusion qu’il y avait avant la Génèse. Plus généralement c’est un grand désordre, un maelstrom sonore. C’est comme cela que tu considères ton album ?

C’est marrant parce que pour moi le tohu-bohu correspond plutôt à la phase que je vis en studio, ce qui n’est qu’indirectement lié à ce que l’on peut entendre sur l’album. C’est comme cela que je compose des morceaux : j’allume des machines, je branche des trucs, je fais des choses sans vraiment savoir où je vais ou ce que je fais même parfois. Je tourne des boutons, je ne sais pas à quoi ça correspond, il y a des trucs qui sortent et tout, et sur des journées de dix heures en studio c’est un bordel sans-nom. J’ai parfois vraiment l’impression d’être une espèce de sculpteur de sons, essayant de rationnaliser, d’organiser ce tohu-bohu de sons.

Voilà, le tohu-bohu, c’est la phase de studio. C’est pour moi le moment le plus excitant, ce travail avec une matière première de sons, tout ce son dont tu espères que tu vas pouvoir faire quelque chose.

J’ai vu que des titres bonus de l’album allaient sortir. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

Ce qui se passe c’est que le label InFiné (ndlr : le label de Rone) est très proche du label Warp, et ce label a proposé de ressortir Tohu Bohu et de le distribuer, notamment aux États-Unis et en Angleterre, ce qui ne s’était pas vraiment fait sur la première sortie qui était restée très franco-française. Du coup, même si je trouvais l’idée de ressortir le disque géniale, ça m’embêtait un peu de proposer exactement le même contenu, je trouvais que ça faisait un peu réchauffé. Je suis déjà ailleurs, je bosse sur de nouveaux morceaux, ce disque est en fait déjà un peu du passé pour moi. Donc j’ai dit OK, tout en insistant pour qu’il y ait une vraie valeur ajoutée à ce nouveau disque. C’est pourquoi j’ai appelé ça Tohu Bonus : il contient des morceaux inédits, ainsi que des morceaux de l’album que j’ai réinventé, retravaillé, comme une nouvelle version de Let’s Go, une suite pour Beast, etc. Donc voilà, c’est en tout six morceaux inédits qui viennent accompagner la ressortie de l’album. A vrai dire, je vois ça quasiment comme un autre mini album, car il y a des nouveaux morceaux auxquels je tiens beaucoup, comme celui que j’ai fait avec le batteur du groupe Battles, John Stanier.

Tu vis désormais à Berlin. Que t’apporte cette ville dans ton processus de création musicale ?

Ce qui est marrant avec Berlin, c’est que mon disque allemand ne sonne pas du tout allemand. En fait, quand je suis arrivé en Allemagne j’avais une grosse boulimie de clubs, je sortais énormément, avant de m’enfermer en studio pour bosser. J’ai eu une grosse période d’errance pendant laquelle j’étais fasciné par ce que j’entendais, au Berghain ou des endroits comme ça, une techno très froide. J’étais tellement fasciné que quand j’arrivais en studio, j’essayais de reproduire un son plus ou moins identique, et je me suis rapidement rendu compte que ça c’était leur son, leur histoire. Je ne pouvais pas les imiter. Du coup, paradoxalement, c’est cela qui m’a permis d’affirmer le son que j’avais en France, de me l’approprier et de l’assumer encore plus.

Finalement, c’est plus la ville elle-même – son côté hyper relax, plus vaste, moins stressant que Paris – qui m’a influencé – et totalement débloqué –  que sa scène musicale.

Du coup, est-ce que tu as beaucoup de dates programmées à Berlin ou en Allemagne ? Car comme tu le dis, ta musique ne colle pas forcément à l’ambiance des clubs berlinois.

En fait ça ne commence que depuis quelques temps : ça fait deux ans que je suis à Berlin, et je n’y ai pourtant joué que trois fois, même si à chaque fois c’était dans des supers clubs. J’ai joué au Panorama Bar, où c’est assez détendu et même un peu girly, et là ça s’est super bien passé. J’étais surpris car ils m’ont dit que la prochaine fois ils me feraient jouer en bas, au Berghain, ce qui sera un vrai challenge pour moi. Mais c’est vrai que je commence tout juste à jouer dans les festivals allemands et tout ça. Je pense que c’est juste que, paradoxalement, mon son n’était pas arrivé jusqu’aux oreilles des allemands, parce que je suis malgré tout sur un label français, et donc dans un réseau plutôt français.

Au départ, tu bossais dans le cinéma. Est-ce que comme Jeff Mills, qui s’inspire beaucoup de SF pour sa musique, le cinéma te sert pour créer ton univers musical ?

Je pense que oui, mais en même temps c’est assez flou. Je n’ai pas de film précis en tête quand je compose, je pense que j’en bouffe tellement que je dois les recracher en musique, inconsciemment, indirectement. Mais il est clair que je pense beaucoup au pendant graphique de ma musique, et la science-fiction dont tu parles a clairement influencé Tohu Bohu.

Oui, d’ailleurs tes clips sont toujours très soignés. Quelle importance attaches-tu à ce support ? Il est indispensable pour toi de traduire tes sons en images ?

En fait, tout cela s’est fait assez naturellement. Ce n’est pas vraiment une stratégie de communication, c’est juste que comme je faisais des études de cinéma, forcément autour de moi j’avais toute une bande d’amis qui font plein de super trucs en vidéo, en animation. Du coup, pour le premier clip par exemple, c’est un ami qui m’a dit « J’aimerais bien te faire un clip ! », et voilà, ça s’est fait. Je n’avais aucun contrôle là-dessus, je lui faisais complètement confiance, le mec est doué donc je savais qu’il allait faire un truc bien.

En y réfléchissant, tous les clips que j’ai faits sont des histoires d’amitié. Le dernier, par exemple, c’est le copain de ma sœur qui l’a fait. Ce qu’on fait c’est qu’on en parle un peu au départ, on balance quelques idées mais après je les laisse gérer le truc. J’aime bien ne pas tout maitriser, donc ils ont carte blanche. Et même si ça m’intéresse énormément, je suis ça d’assez loin. Bien sûr, dans un coin de ma tête, il y a l’idée de m’y remettre un jour, surtout quand je vois une équipe de tournage au travail. Ça me fait toujours frissonner.

Travailler dans un studio c’est quand même un truc très solitaire. L’univers du cinéma est de fait vachement plus collectif, et ça c’est quelque chose qui m’attire beaucoup. Du coup c’est vrai que faire des clips ça me permet de garder un pied là dedans. Ça me fait plaisir que tu me dises qu’ils sont bien léchés et tout ! Car la vérité c’est que ce sont des trucs qui sont faits avec zéro budget, c’est du bricolage ! Mais c’est cela qui me touche justement : plutôt que de faire des clips hyper bien produits, avec une grosse machine de production mais qui vont finalement sonner creux, je trouve ça pas mal de bosser avec un pote, sans moyens –même si ça serait pas mal d’en avoir un peu plus (rires) – mais au moins ça amène une espèce de niaque, de sincérité, de spontanéité que tu n’as pas forcément quand tu as un super bon réal, avec une super bonne prod qui peut te faire un truc génial mais qui t’obligera à faire des concessions.

Le cinéma te passionne tellement, tu n’as jamais pensé à faire une bande originale ?

Si ! A vrai dire, je viens d’en composer une là. J’avais déjà fait des musiques pour des courts-métrages, ce qui forcément ne fait pas l’effet d’une bombe quand ça sort (rires), c’est resté dans les petits circuits de festivals quoi. Mais j’avais adoré faire ça. J’ai notamment travaillé sur les films La Femme à corde et La Bête de Vladimir Mavounia-Kouka, qui a aussi fait toutes les pochettes de mes disques. Tout cela est un peu nouveau donc, mais on commence à me proposer des scénarios, et j’adore ! Alors malheureusement, je ne peux pas faire tous les films, mais c’est sûr que je vais essayer de développer ça en parallèle, c’est une expérience différente, une autre façon de faire de la musique.

En live tu utilise un équipement assez simple (un ordi et quelques machines). Or, beaucoup de musiciens électroniques français passent du numérique à l’analogique, en intégrant de plus en plus de synthétiseurs. Tu n’as jamais eu envie de passer ce cap là ?

La plupart du temps je voyage léger, j’ai deux contrôleur Midi, un petit sampler et Ableton live. Il m’est arrivé d’utiliser des machines, et pendant un moment je me disais que ça pourrait être génial de développer le live avec des vraies machines, mais pour l’instant j’apprécie la simplicité de mon live.

A vrai dire, c’était déjà un peu le cas sur Tohu Bohu : ça ne se voit pas sur scène car tout le travail en studio est mis sur ordi et réinventé sur scène, mais en fait en studio il y a beaucoup de travail sur des machines, j’ai beaucoup de synthés, beaucoup d’analogiques, c’est vraiment devenu ma méthode travail. Autant le premier était vraiment un album fait sur software, avec Ableton, mais entre temps mon studio a évolué, ainsi que ma méthode.

Après c’est vrai que ça pourrait être intéressant d’intégrer tout cela sur scène mais je ne sais pas, j’y vais doucement, je prends énormément de plaisir comme ça, et peut être que, le moment où je sentirai que j’arrive à une limite ou que ça m’ennuie, alors j’essayerai d’intégrer des synthés, mais ce n’est pas une obligation. C’est marrant parce que comme tu le dis c’est assez français, assez parisien, à Berlin ça se fait beaucoup moins. Il y a ce côté très rétro, très vintage des français qui est cool, mais pas obligatoire. Plus de synthés ne veut pas forcément dire que la musique est mieux : des mecs super simples comme Four Tet ou Nathan Fake, qui a le même petit contrôleur Midi depuis cinq ans et fait des trucs magnifiques, en sont le parfait exemple.

A Berlin en plus, moi je travaille dans un studio où il y a une trentaine de studios en tout, et on se prête du matos constamment, donc en fait tu peux débarquer un jour dans mon studio et il y aura plein de trucs, et le lendemain, il n’y a rien. Beaucoup de machines me sont prêtées en fait. Et puis je ne suis pas trop attaché aux machines. C’est pas mal, je trouve, qu’il y ait des mutations dans un studio, je vais peut être faire un troisième album avec du matos complètement différent.

(à suivre)

Rémy Pousse-Vaillant

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Une réflexion sur “Rone : « L’impression d’être un sculpteur de sons » (1/2)

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