Retours sur le festival d’Avignon ’13 (épisode 1)

« 14-18, La fleur au fusil » 

Création interprétée par François Bourcier sur un texte original d’Alain Guyard

Théâtre du gymnase – Collège De la Salle / Avignon

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La voix aigrelette d’un soldat entame le silence, avant d’entailler nos âmes. Accablé. Assis à une table, accroché à une bouteille. Un décor drapé de bleu, de blanc et de rouge fond sur le sol, couvrant toute la scène jusqu’à nos pieds, formant son poste de commandement.

Une espèce de bac à sable de la mort dans lequel il déterre un à un ses jouets macabres qui lui rappellent un compagnon d’arme ou un événement. Chacun de ses objets est rattaché à un souvenir, à une description forcément pathétique ou férocement tragique.

Notamment quand il s’agit d’un pauvre bougre, père d’une petite de deux ans, condamné à mort ‘pour l’exemple’ parce qu’il refusait d’obtempérer avant d’avoir changé de pantalon* ou, quand un lieutenant décide de sacrifier toute une escouade au feu ennemi pour gagner quelques mètres sans que personne n’ait jamais pu y déceler la moindre stratégie.

Fraîchement et opportunément nommé Caporal -plus pour fait de « survie » qu’au titre de ses nombreux faits d’arme- il refuse d’envoyer à une mort certaine les derniers rescapés sous ses ordres, alors qu’il est encore traumatisé à la pensée de cette jeune bleusaille, incrédule de se voir déchiqueté si tôt, si vite…

Hélas, on apprend que chaque choix, si noble soit la motivation, oblige à tutoyer davantage l’abomination. Que même la lucidité ne permet pas l’apaisement, mais bien au contraire oblige à s’enfoncer encore un peu plus dans les entrailles de l’horreur jusqu’à la nausée. Quand le dégoût a fini de vous broyer l’esprit, la monstruosité est telle qu’elle en devient ordinaire.

Si bien qu’une permission est un aller-retour dans un monde parallèle qui n’a aucun sens pour notre pauvre troufion. Ceux de ‘l’arrière’ n’éprouvent à son contact aucune solidarité, ni compassion en regard à la répugnance qu’inspire son aspect crasseux.

Le désarroi de notre homme est tel que l’on comprend pourquoi il a hâte de retrouver ‘les siens’ : Afin de ne pas devenir fou, mieux vaut affronter la folie dans l’espoir dérisoire de la vaincre. Ou bien certains choisiront de se mutiler afin d’être éjecté de ce jeu de massacre sans règles, quand d’autres se résigneront au suicide.

L’écriture d’Alain Guyard est d’autant plus remarquable en tous points que son texte est l’agencement de témoignages authentiques glanés dans les archives officielles durant trois années. L’auteur s’est imprégné de l’ensemble de ces profondes blessures psychologiques pour nous les restituer à travers le parcours d’un bidasse touché par la grâce de toujours échapper à la Faucheuse.

Ce qui est admirable dans le champ lexical, c’est sa richesse en elle-même, certes, et par-dessus tout, l’évolution dramaturgique des formules savamment employées qui nous amènent progressivement à épouser au présent le temps qui défile devant nous. Faisant nôtre la détresse de ce soldat qui pourrait être notre frère, alors qu’il eût à peine pas pu être notre grand-père…

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Assurément les mots qui sonnaient encore incompréhensibles à notre réflexion quotidienne au début de la représentation, nous touchent les uns après les autres comme autant de balles perdues.

Un par un, ils tissent un fil d’Ariane qui, a contrario, vont nous attirer dans un enfer sans issue. Aucun sens cartésien, aucune certitude ne peuvent guider nos pas, et encore moins notre raison.

François Bourcier prend chaque fois la place nécessaire à ses personnages. Ses déplacements, ses mouvements, ses expressions sont justes et parfaites.

D’ailleurs, quand vient le salut, encore secoués par la dernière scène magistrale, on s’étonne qu’il vienne nous saluer seul : où sont passés tous ses infortunés compagnons qui nous ont parfois émus jusque très haut dans la gorge ?

On s’avoue encore plus subjugué de réaliser à quel point l’empathie de l’acteur pour ces anonymes lui a permis de les camper avec tant de profondeur qu’on les voyait là face à nous, emplis de leur réalité désespérée.

Alors, enfin dé-saoulés de cette potion amère, on se met debout. Et on applaudit à la performance comme au texte qui l’a servie, et à une scénographie recherchée, appuyée par des jeux de lumières parfaitement maîtrisés.

À la sortie, tout le monde a la sensation d’avoir fait un petit travail sur soi. Discrètement, il suffit de bien regarder pour distinguer quelques yeux mouillés, des mines sincèrement affectées de quelques anciens. Nul doute qu’ils ont encore en tête les récits de leurs propres grands-parents, sinon ce qu’ils ont ressenti, enfants, au sortir de 1945…

* pour la petite histoire, en 1989, mon ami Michel Gast avait mis en scène une pièce sur ce sujet, qui a pour nom « Le Pantalon » avec Elisabeth Wiener et Jacques Frantz. À cette occasion j’ai été photographe du dossier de presse.

Kris Bénard

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Pour s’en convaincre

Alain Guyard : philosophe atypique

http://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Guyard

François Bourcier : précèdent spectacle qu’il interprétait : Lettres de délation http://www.youtube.com/watch?v=rRZCps53Tqo et interview :

http://www.dailymotion.com/video/xf5a0g_l-invite-francois-bourcier-lettres_creation

 

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