Molière vs. Hegel : le maître, le valet et l’esclave

Les pièces de Molière mettent en scène une pluralité de catégories sociales. On le sait, une hiérarchie stricte divise l’époque entre la noblesse, le clergé, et le Tiers-Etat (regroupant la bourgeoisie et la société paysanne). L’on retrouve ainsi, dans Le Malade imaginaire, Argan, riche bourgeois ; sa femme, Béline, qui tente de lui usurper son argent ; le couple d’amant Cléante et Angélique ; plusieurs médecins, haïssables aux yeux du dramaturge ; Monsieur Bonnefoy, notaire et figure de l’homme de loi ; et enfin Toinette, la servante rusée.

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« Le Bourgeois gentilhomme », mis en scène par Denis Podalydès aux Bouffes du Nord (2012) – Costumes de Christian Lacroix © Pascal Victor / ArtComArt

Or, cette dernière se détache de tous les autres, et présente une singularité que Molière met irrésistiblement en exergue.

Notons d’ores et déjà que l’on retrouve dans cette palette de caractères un emprunt quasi-strictement fidèle aux personnages les plus célèbres de la commedia dell’arte : Argan, que l’on comparera volontiers au vieillard Pantalon, amoureux d’une jeune femme (Béline) et allant à l’encontre de la règle de bienséance ; le couple d’amoureux (Cléante et Angélique), aussi ingénus qu’ingénieux quand il s’agit de tromper la vigilance du vieil homme (comme c’est le cas dans la leçon de chant, Acte II, scène 5) ; ou encore Toinette, la servante, tour à tour Arlequin et Mascarille.

Le personnage de la servante est riche dans la multiplicité de facettes qu’il présente ; il condense plusieurs rôles en un. Malgré une situation de subordination de fait, ce personnage s’autorise à moquer ouvertement les ordres de son maître, toujours en vertu d’une bienveillance tacite. Il y a donc une ambiguïté claire entre cette insolence et sa bonté, ambiguïté faisant d’elle un personnage à part dans l’œuvre de Molière.

De même, dans la majorité des pièces du dramaturge – et suivront ultérieurement celles de Goldoni, Marivaux, Beaumarchais… –, nous retrouvons cette dichotomie très marquée fracturant un couple de personnages, celui du maître et du valet : ces valets, ces servantes, semblent avoir conscience de leur propre être tout autant que de ces autres caractères qui les entourent et structurent la cellule familiale. Cela souligne, par contraste, une supériorité envers le maître, que celui-ci soit hypocondriaque et prisonnier de sa folie dans Le Malade imaginaire, avare comme Harpagon dans L’Avare, soumis à la luxure et l’inconstance comme Don Juan, hypocrite (Le Tartuffe), misogyne ou encore misanthrope (L’Ecole des femmes, Le Misanthrope).

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Croquis pour le costume de Nicole © Christian Lacroix

Le valet ou la servante, par opposition à ces maîtres névrosés et destructeurs, font systématiquement preuve de sagesse, et cela scène par scène, tout au long de la pièce. A ce propos, dans sa Leçon de comédie, le comédien Michel Bouquet explique au sujet du personnage de Toinette dans Le Malade imaginaire :

« Molière s’arrange toujours pour mettre à côté du portrait de l’égoïste le plus terrible, des gens d’une certaine santé, d’une certaine sainteté, au sens plébéien du terme, je pense surtout aux servantes. (…) La servante chez Molière, c’est la sainteté laïque, celle qui est sainte gratuitement sans avoir besoin de drogue pour pousser plus loin, sans avoir besoin de mystère sacré pour s’exalter, mais qui fait simplement sa besogne et qui, dans l’exercice de cette besogne, acquiert un équilibre. Cet équilibre, et le fait de ne pas penser à soi mais de penser aux autres, donnent à ces personnages une sorte de normalité supérieure qui émeut et qui rend évidemment les bizarreries des personnages qui sont autour tout à fait inquiétantes. »

Ainsi c’est par l’accomplissement du travail, d’une « besogne » comme le dit Bouquet, que la servante acquiert cette « normalité supérieure ».

Cela n’est pas sans rappeler une approche philosophique en plusieurs points comparables, celle de Hegel. Dans la dialectique du maître et de l’esclave, théorie qu’il expose dans La phénoménologie de l’Esprit, Hegel montre qu’au moyen de la « pratique » nous pouvons exister « pour soi » (c’est à dire le non contentement d’être propre à la nature mais désir de posséder sa conscience), et non « en soi » (le fait de vivre dans le monde déterminé comme être naturel) dans la contemplation de nos actes et de leurs conséquences. Ainsi, par le travail nous engagerions un processus « d’humanisation » qui permettrait d’accéder à la conscience de soi car, pour reprendre les mots du penseur allemand, il serait pour l’homme « le miroir de l’esprit humain ».

Un siècle et demi plus tôt, Le Malade imaginaire, plus que toute autre pièce de Molière, semble s’inscrire parfaitement dans ce raisonnement théorique. A cette époque de la vie du dramaturge, il sent que sa fin est proche. Cette œuvre sera d’ailleurs la dernière qu’il jouera. Ainsi répercute-t-il sur le personnage d’Argan ses peurs et ses angoisses à l’approche de la mort (peurs hypocondriaques éminemment autobiographiques).

Car si, pour Hegel, l’esclave a conscience de son être par le biais du travail, il a avant tout conscience de sa finitude. Or, un paradoxe apparaît car dans Le Malade imaginaire c’est bien le maître qui ne parle que de sa mort. Mais ce n’est pas parce qu’elle n’en parle pas que Toinette, la servante, n’en est pas consciente : affairée, appliquée, concentrée sur sa tâche et éloignée de toute oisiveté, elle ne perçoit tout simplement pas sa finitude comme un bouleversement majeur, et considère cet événement comme une étape normale de la vie. En revanche c’est à ce moment que l’homme qui n’est pas disposé au travail, comme l’est Argan, s’enferme dans une sorte de claustrophobie mentale, dans un raisonnement psychotique.

Ainsi dans Le Malade imaginaire Argan est-il complètement aliéné, étranger à lui même, tandis que Toinette révèle un certain équilibre de la raison, lui permettant une appréhension (au sens premier) sereine de son environnement. Comme chez Hegel donc, le rapport de force régissant traditionnellement la relation maître-valet est inversé : contrairement à son maître, Toinette est libre car elle gagne une humanité à laquelle Argan ne peut prétendre.

 Jean Hostache

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