Retours sur le festival d’Avignon ’13 (épisode 3)

Une guerre dans la guerre

« Partisans »

Création Avignon 2013 – Texte original de Régis Vlachos – Mise en Scène de François Bourcier

27 mai 1943, pendant que le CNR accouche d’une souris rue du Four à Paris en pleine occupation, trois résistants à peine sortis de l’enfance, ayant eu en charge d’accompagner leurs responsables de section à cette réunion, se retrouvent dépositaires de la sécurisation des lieux.

Cette mise en présence occasionne un huis-clos fortuit qui les conduira à se révéler. Avec la foi farouche qui les détermine, qu’elle soit religieuse ou athée, de gauche ou de droite, modérée ou extrême, la confrontation de leurs convictions leur apprendra à se révéler aussi à eux-mêmes. Leurs propres parents déjà absorbés sur le front,  ils veulent croire à un monde meilleur dont les contours se dessinent derrière la porte qu’ils protègent.

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Trois jeunes gavroches échoués dans le no man’s land d’une réunion dont les enjeux politiques dépassent la sincérité de leur engagement. Si loin, si proches. Si différents, si semblables dans leur quête, alors que tout les oppose. Petites mains ouvrières dans la hiérarchie de la résistance, ils n’en demeurent pas moins voués à défendre l’honneur de la Patrie avec une détermination dont ils sont sans conteste habités.

L’un catho bien ancré dans une droite conservatrice flirtant avec angélisme sur la vague de l’antisémitisme, l’autre communiste convaincu d’une victoire par le peuple pour la gloire du prolétariat. L’un et l’autre armés, malhabiles et vifs comme deux jeunes coqs. Elle, juive comme on l’apprendra plus tard, socialiste avant tout préoccupée par l’obtention du vote des femmes dès la proclamation du prochain gouvernement de la France libre.

Se libérer du joug allemand, aucun de ces fiers Partisans n’en doute : ce jour est à venir très bientôt.

Alors les esprits s’échauffent à coups de gueule, à coups d’esbroufe. Chacun argue de ces certitudes ou leçons bien apprises dans son camp. Les échanges sont ponctués par autant de points de ralliements que de discordes, ainsi qu’il en est de la politique malgré l’obstination affichée par tous de ne venir parler ici que de la Résistance.

Au dehors, la marche des bottes aux échos inquiétants, comme au-dedans, la radio diffusant la propagande allemande leur rappelle la fragilité de la situation, autant que la proximité de leurs liens sacrés. Et ce n’est pas la mélancolie du « temps des cerises » captée entre deux messages codés qui saurait dissiper une tension dont l’ébullition explosive est mêlée de peur née de la clandestinité, à l’inquiétude des décisions imminentes prises par leurs chefs pour autant de visions du monde libre…

PARTIS~1Oui… Mais qu’adviendrait-il de la force de cet engagement s’ils étaient arrêtés et assurément torturés pour dénoncer leurs camarades ?

Un cauchemar qui n’avait jamais vraiment effleuré leurs pensées, davantage préoccupées par leur loyauté attachée au combat qu’ils ont choisi. Cette perspective a dû sans doute être évoquée comme une fatalité dont il fallait conjurer l’idée, en la repoussant tout bonnement.

Pourtant, ce cauchemar réclame sa part de réalité. Alors, celui-ci s’offre à nous.

Dans un jeu de rôles dont on aimerait croire à l’irréalité, ils seront tour à tour, victimes déshonorées et bourreaux impitoyables pour nous rappeler ce que les Résistants ont sacrifié de leur dignité ou de leur vie au nom de leur honneur, afin de préserver d’autres âmes aussi fragiles face à cet enfer, ainsi que les chances de succès à chasser l’envahisseur.

Yvonne n’aura pas besoin d’expérimenter avec eux cette sordide mascarade : elle connait déjà… Et chacun d’entre nous, lequel d’entre eux serions-nous ?

C’est là que ça fait mal. L’écriture de Régis Vlachos est perverse :

Alors qu’il nous décrit ses personnages avec une telle authenticité qu’on les admire après les avoir d’abord pris pour de gentils illuminés, nous sommes pris au piège de notre sollicitude. Sans doute aurions-nous été également pris de la même fièvre ; aurions-nous embrassé le même drapeau pour y verser les mêmes larmes de honte d’être asservi… Qui sait ?

N’aurions-nous pas également évacué de notre esprit le spectre de la torture ? Qui aurions-nous été, confronté au calvaire de l’innommable ?

Alors, cette chère Yvonne à la spontanéité si attachante et si désireuse de voir naître l’harmonie entre les sexes afin qu’ils s’épanouissent dans toutes les arcanes de la société, verra-t-elle ses vœux s’accomplir ? Robert connaitra-t-il ce monde égalitaire  où l’ouvrier règnera sur la machine asservie à son bonheur ? Et Marcel, dont l’impétuosité n’a d’égal que ses doutes prendra-t-il à nouveau Robert dans ses bras, dans un monde capitaliste se faisant une petite place à droite de Dieu le père ?

Les réponses pourraient souvent nous blesser, comme autant de sacrifices que nous ignorons et qui se sont dilués au fil du temps. Combien ont-ils été cueillis en pleine fleur de l’âge, sans avoir eu le temps de connaître le temps de l’insouciance ?!

Peu importe leurs destins sacrifiés au nôtre, tant que nous conservons la plus fidèle affection envers ces cœurs purs dont on nous conte ici l’histoire.

La mise en scène de François Bourcier résonne avec énergie à tous les mots, toutes les nuances portés par ses acteurs, tous très impliqués dans un jeu nuancé et équilibré pour nous faire ressentir tous les dangers. Lucie Jousse est parfaite de sobriété dans le souffle parfois naïf des adolescents, tantôt fervent des jeunes adultes. Toutes ces nuances, toutes pleines de vérité apportent à son personnage une force de conviction séduisante, symbolisant à merveille l’abnégation de l’engagement.

Jean-Hugues Courtassol maîtrise son rythme dans ce rôle difficile sans tomber dans la caricature qu’on peut craindre. Au contraire, il ne laisse transparaître d’un jeune communiste que l’idéal, sans gommer les traits de l’individu au point de le rendre attachant au-delà de toute idéologie. Matthieu Hornuss est face à une gageure dans l’interprétation de ce contre-emploi couleur réactionnaire. À nouveau, l’effort d’échapper aux caricatures est notable car, en la matière, tout repose sur la justesse de l’acteur pour camper ce gamin. Cette crédibilité lui permet de traduire à la perfection cet amour de la Nation maladroit mais intrinsèquement patriote.

Une expérience particulière que de s’immerger auprès de ces héros ordinaires qui n’avaient même pas conscience de la grandeur de leur action, pas plus qu’ils ne pouvaient percevoir la beauté de l’allégorie qu’ils composaient à eux tous.

Kris Bénard

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