« Sur la route », de Kerouac : mais qui est Dean Moriarty ?

« I saw the best minds of my generation destroyed by madness, starving hysterical naked “ – Howl, Allen Ginsberg

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Neal Cassady et Jack Kerouac – Photographie prise en 1952 à San Francisco par Carolyn Cassady

La légende veut que Sur la Route, roman phare de Jack Kerouac et texte canonique du mouvement artistique auto-baptisé « Beat Generation », ait été le résultat de sept ans de route, et trois semaines d’écriture. Le livre, publié le 5 septembre 1957 et faisant en quelques jours de Jack Kerouac l’égérie des anticonformistes américains, est une ode à la vie libre et débridée, à l’exaltation de la jeunesse, à la drogue comme catalyseur de révélations, et au voyage sans autre but ni destination que l’abolition des frontières personnelles. Changeant son nom pour celui, programmatique, de Sal Paradise, Kerouac se met en scène dans ce récit autobiographique, relatant en cinq parties ses pérégrinations bohèmes à travers les Etats-Unis de 1947 à 1950. A travers les yeux de Sal, le lecteur est secoué tour à tour par les suspensions ruinées d’une Cadillac volée, les pulsations endiablées de la musique jazz, et les envolées littéraires d’une génération d’après-guerre en quête de sens et de sensations. Le voyage est chaotique, brûlant, immoral…et singulièrement jouissif. Au centre du brouhaha alcoolisé, sensuel et libéré, un personnage trône, autour duquel gravite le récit. Mi-ange, mi-démon, couronné « âme du Beat » et « héros de la nuit occidentale » par son dévot et ami Sal Paradise, semant tour à tour sur son passage euphories et cendres, cet homme fascinant est l’énergie motrice du roman. Et il se prénomme Dean Moriarty.

 Sur les traces de Neal Cassady

Kerouac n’a jamais cherché à dissimuler la source autobiographique qui irriguait son œuvre. Aussi fut-il aisé de discerner l’homme véritable qui se cachait derrière la frénésie inextinguible de Dean Moriarty. Né en 1926 à Salt Lake City, et élevé par un père clochard et alcoolique dans les bouges les plus sordides de Denver, Neal Cassady commence sa vie comme petit délinquant, mac et voleur de voiture, entrant et sortant sporadiquement de prison. Sa rencontre avec Justin Brierly, éducateur humaniste de Denver qui verra le potentiel du jeune homme, sera le point de départ de son éveil aux impénétrables voies littéraires. Il ne s’affranchira pour autant jamais de son passé criminel et de sa légèreté face à l’impératif moral. Après son dernier séjour en prison, en 1945, Cassady épouse la jeune LuAnne Henderson, âgée de 15 ans, et quitte Denver pour rallier New York, en laquelle il met de grandes espérances. A New York, il fait la rencontre d’un cercle de jeunes et brillants amis, ancien étudiants de Columbia, dont Allen Ginsberg, Jack Kerouac, et Lucien Carr, qui deviendront dix ans plus tard le noyau de la Beat Generation. A leurs côtés, Cassady réintègre son élément de jeunesse, naviguant entre drogues dures, excursions déjantées hors de la ville, et orgies bisexuelles. Dans ce groupe cultivé, cynique et survolté, Cassady devient rapidement une sorte de prophète, le seul parmi tous véritablement né des entrailles de ces bas-fonds dont les excès et la déraison fascinent les Beats. Beau parleur, voyou éclairé, escroc séduisant, homme à femmes, il incarne pour ces auteurs en puissance le désir de folie et de voyage indissociable du nouveau mode d’expression spontanée auquel les mènent leurs expérimentations artistiques. L’amitié entre Jack Kerouac et Neal Cassady naitra véritablement lors de leur seconde rencontre à Harlem, en 1947. Captivé par l’inépuisable énergie de ce nouvel ami, qui a « passé un tiers de sa vie dans les salles de billard, un tiers en prison, et un tiers dans les bibliothèques publiques » (Sur la Route) et est incapable de poser ses valises plus de quelques mois, Kerouac entre dans une correspondance active avec lui. Cassady lui conte ses aventures rocambolesques à travers le pays dans de longues et délirantes lettres sur lesquelles le jeune auteur, toujours à la recherche de son style propre, s’extasie dans ses réponses: «[c’est] l’une des meilleures choses écrites en Amérique (…) C’est exactement sur ce genre de matière que doit encore se fonder la littérature américaine ».

Bientôt, Kerouac cède à l’appel de l’Ouest américain et, bloqué dans sa propre écriture, décide de quitter New York pour rejoindre Cassady à Denver, puis rallier San Francisco durant l’été 1947. Ce sera le premier de nombreux voyages partagés par les deux hommes, tantôt seuls, tantôt accompagnés de femmes, d’amis de fortune, ou de jazzmen. C’est ainsi que, petit à petit, Sur La Route accumule sa matière, et se construit dans l’esprit de l’auteur à partir des péripéties vécues en voyage, des folies de Neal Cassady, de la beauté solitaire des grands espaces américains, et des conflits intérieurs de Kerouac déchiré entre le calme d’une vie rangée consacrée à la littérature et le feu des épisodes dissolus vécus en compagnie de Neal et des autres Beats. Les années cinquante marqueront le renforcement artistique et la concrétisation idéologique du mouvement Beat autour des figures de Kerouac, Ginsberg, Burroughs et Holmes, et de la publication de leurs œuvres majeures. Simultanément, le prophète Neal Cassady se voit commencer à déchoir de sa position au sein du groupe. Bien qu’entretenant avec Allen Ginsberg une relation homosexuelle épisodique jusqu’à sa mort en 1968, l’extravagant Neal diverge de plus en plus d’avec la philosophie Beat, et se tourne, dans les années soixante, vers le mouvement psychédélique, dont il devient l’un des membres iconiques. Chauffeur allumé du bus des Merry Pranksters, qui traverse les Etats Unis sous acide en 1962 et fait l’objet du livre de Tom Wolfe Acid Test, Cassady continue sur son interminable errance à travers le pays, laissant derrière lui femme et enfants, poussé par l’irrésistible besoin de mouvement, d’action, de frissons. Jusqu’à sa mort le 3 février 1968, sur un chemin de fer près de San Miguel de Allende au Mexique, où il s’effondre seul dans la nuit, probablement d’overdose ou d’insuffisance rénale suite à l’ingestion de drogues barbituriques.

Neal Cassady à droite, photographie de Allen Ginsberg (1956) © nytimes.com

Neal Cassady à droite, photographie de Allen Ginsberg (1956)
© nytimes.com

Neal Cassady. Dean Moriarty. Simple relation de modèle à statue ? La rencontre de ce personnage hors norme et les aventures invraisemblables vécues à ses côtés étaient-elles les conditions nécessaires et suffisantes pour que Kerouac se lance dans son premier roman à succès ? Etait-ce la matière idéale, le sujet parfait enfin trouvé après de longues années de tâtonnement ? La réalité semble tout autre. Car, dans ce cas, pourquoi avoir choisi comme épicentre de son roman Dean Moriarty, alias Neal Cassady ? Comme le note Kerouac lui-même dans son roman, Dean/Neal est le « SAINT IMBECILE », un « arnaqueur » qui diffuse autour de lui destruction, bêtises et souffrance. Difficile de ne pas être exaspéré en effet par le personnage réel (Cassady) comme par le personnage fictif (Moriarty) et par son hystérie infatigable, son débit de parole ininterrompu mais vide de sens, ses prétentions pompeuses aux humanités (« Oui, bien sûr, je sais exactement ce que tu veux dire et, de fait, tous ces problèmes se sont présentés à mon esprit mais ce que je brigue c’est la concrétisation de ces facteurs qui dépendraient au premier chef de la dichotomie de Schopenhauer pour une part intimement accomplis… »), son infidélité chronique et l’abandon de ses enfants, ses vols et ses larcins au profit de ses « kicks » (trips), son attirance physique pour les jeunes filles mineures et, plus généralement, son absolu désintérêt pour tout autre personne que la sienne qui ne lui serait pas d’une utilité immédiate. A choisir, pourquoi Kerouac n’a-t-il pas pris pour modèle romanesque, comme emblème de la génération naissante, un Allen Ginsberg ou un William Burroughs dont l’énergie et la folie étaient tout aussi intenses et fertiles, mais dirigées vers une dynamique créatrice, créative et respectueuse des valeurs les plus élémentaires de la vie en société ? Tous deux apparaissent en personnages secondaires, tissant la toile de fond de la génération Beat, mais s’effacent devant le prolixe et le grandiloquent Moriarty. Comment expliquer ce choix ? Pourquoi « l’âme du Beat » devait-elle être ce personnage dépravé, égoïste et incapable de la moindre création artistique réussie ?

L’ombre de Jack Kerouac

Une première hypothèse serait de voir en Dean Moriarty la projection fantasmatique de la part d’ombre que Jack Kerouac se connaît, mais ne parvient à exprimer suffisamment pour se sentir à la hauteur de l’effervescence Beat.  Impossible en effet de ne pas discerner le manichéisme qui émerge de la cohabitation des deux personnages, Sal Paradise (alias Kerouac) et Dean Moriarty, dans le roman. Après avoir quitté l’université suite à une blessure qui l’empêche de poursuivre son parcours sur bourse sportive, Kerouac s’était engagé quelques années dans la marine marchande, puis militaire, avant de simuler la folie pour s’extraire de cet environnement aliénant et intolérant. De retour à New York, il passe les années qui précèdent le début de son roman à explorer la vie souterraine et ténébreuse de la ville, aux côtés de ses amis de Columbia, désœuvré et perclus de doute quant à sa capacité à écrire. En 1944, Kerouac fait une escale en prison, impliqué dans une affaire de meurtre avec son ami Lucien Carr. Il est hospitalisé en 1947 suite à une overdose de Benzedrine. C’est donc sur un Kerouac en recherche de soi que s’ouvre Sur la Route, cette même année. Sal Paradise habite chez sa vieille tante, lutte péniblement contre ses démons intérieurs et ses blocages littéraires, et souffre du désintérêt que semblent parfois lui témoigner certains de ses amis, dont les preuves artistiques ne sont plus à faire. Tout au long du roman, il est un narrateur discret, éveillé mais relativement modéré face aux protagonistes qui croisent sa route. Face à lui, un Dean Moriarty effréné, sauvage, spontané, au centre de toutes les attentions,  et affranchi de tous les doutes qui rongent le narrateur. Dans son premier roman, The Town and the City, dont la publication est un échec littéraire, Kerouac utilisait déjà la projection autobiographique, mettant en scène ses hésitations et déchirements philosophiques sous la forme de deux personnages distincts et antithétiques, Peter et Francis. Sur la Route est-il, de même, une tentative de clarification identitaire par la confrontation des deux facettes opposées d’une même personnalité, celle de l’auteur ? La glorification de cette part d’ombre valorisée par la génération Beat, mais dans laquelle Kerouac ne parvient pas encore à installer son esthétique propre ? Un examen attentif de la relation qui unit Sal à Dean dans le roman semble emmener le lecteur un peu plus loin, vers une autre explication.

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Neal Cassady, photographie d’Allen Ginsberg (1956) © eklablog.com

Moriarty, victime sacrificielle de Kerouac

Comme dit plus haut, Kerouac est au moment d’écrire Sur la Route en proie au doute quant à sa vocation littéraire.  Fasciné par Jack London, il sait déjà que le voyage et l’aventure moderne doivent occuper le centre de son œuvre, mais une voix claire, limpide et personnelle lui échappe. Dans ses correspondances, il ne cesse de se plaindre de son incapacité à s’affranchir de ses maîtres, à échapper à la cloche étouffante de l’histoire littéraire, et notamment à celle de Thomas Wolfe, qu’il a abondamment étudié à l’université. Comme le note le critique Harold Bloom, Kerouac est alors victime de « l’anxiété de l’influence ». Autour de lui, ses amis se radicalisent : Ginsberg est passé par l’hôpital psychiatrique, Burroughs explore en profondeur les drogues dures. Le jazz, certes, fait bouillir le sang et la plume de Kerouac, et les textes dont il est le plus satisfait dans sa traversée du désert sont des variations autour de la musique bop et de la béatitude qui en émane. Pourtant, il manque encore un déclic. Tout au long de cette période, frustré par ses blocages, Kerouac connaît ses voyages les plus déjantés aux côtés de Neal Cassady. Sa correspondance indique qu’il pressent la matière brute incroyable suscitée par ces expériences, mais désespère encore de découvrir l’alchimie qui en fera une œuvre fictionnelle digne d’intérêt. En novembre 1950, ravagé par les drogues qu’il a prises lors de son dernier périple mexicain (relaté dans la partie 4 du roman), Kerouac décide de changer de vie, et se marie impulsivement avant de trouver un travail de scénariste à New York et mettre de côté ses échecs littéraires. Pourtant, à l’annonce de la publication prochaine du roman Go de l’un de ses amis, John Clellon Holmes, mettant en scène les délires, conversations et aventures des Beats, Kerouac est fou de rage à l’idée de se faire devancer. Ses lettres de dépit vis-à-vis de Holmes écrites à ses amis en témoignent. Cette inquiétude, enfin, le décide. Commençant par assembler un rouleau de papier géant pour sa machine à écrire, afin de ne pas freiner la fluidité de son écriture, Kerouac s’enferme début avril 1951 dans son appartement. La Benzedrine le garde éveillé, pendant que sa femme le nourrit et suspends ses T-shirts trempés de sueur à des cordes à linge tendues dans l’appartement. Le 27 avril, Kerouac émerge, un rouleau de 36,5 mètres de long sous le bras. Le premier manuscrit de Sur la Route est terminé.

Comment Moriarty a-t-il créé la carrière littéraire de Kerouac, lui offrant l’inspiration suffisante pour achever ce tour de force et accéder à la reconnaissance de ses pairs ? Bien malgré lui. Car Jack Kerouac a tendu un piège à son personnage Dean Moriarty. C’est pour sa qualité de « SAINT IMBECILE», de cowboy en chute libre, de cause perdue que l’auteur a choisi le personnage de Neal Cassady comme inspiration. Plus qu’un Ginsberg, plus qu’un Burroughs, Moriarty/Cassady pouvait être sacrifié sur l’autel de sa réussite littéraire. Dès le début de Sur la Route, au moment de partir avec Moriarty, Paradise/Kerouac écrit : « Il était simplement un jeune terriblement excité par la vie, et bien qu’il soit un arnaqueur […] je savais qu’à un moment donné, il y aurait des filles, des visions, tout ; à un moment donné, la perle me serait offerte ». La perle de l’inspiration, le trésor tant convoité… à quel prix ? Celui de faire le récit entier et ininterrompu de la folie destructrice de Dean Moriarty, et celui de nous faire mépriser le personnage. Car qui bénéficie de la noirceur dans laquelle s’enfonce Dean ? Plus les excès du « SAINT IMBECILE » se font révoltant, plus Sal Paradise, toujours à ses côtés mais toujours en retrait, émerge-t-il lumineux. Par la négative, Paradise/Kerouac fait valoir sa modération, sa finesse (il agit comme médiateur entre Dean et les victimes de ses abus, féminines notamment), son courage (capable de partir seul sur la route là où Dean dépend maladivement de la présence des autres), son humanisme (il sympathise sur la route avec les pauvres, les errants et les abandonnés). Face à lui, Moriarty s’illustre dans sa surenchère d’immoralité. Deux fois, il abandonne Sal sans scrupule: à San Francisco, sans toit ni argent, puis à Mexico, délirant de fièvre et au bord de l’overdose. Chaque fois, Sal lui pardonnera héroïquement et lui donnera une nouvelle chance. Tout au long des voyages, Moriarty n’hésite pas à s’approprier gratuitement tout ce qui put alimenter son euphorie: pleins d’essence, nourriture, cigarettes, et voitures. A plusieurs reprises, il abandonne ses femmes pour en rejoindre d’autres, et vient parfois se frotter à de très jeunes filles, jusqu’à coucher avec une prostituée mexicaine de seize ans dans la partie quatre du roman, le tout sous l’œil indulgent de Sal Paradise. Malgré ces comportements égoïstes, destructeurs, chaotiques, Paradise/Kerouac se garde tout au long du texte de porter le moindre jugement moral sur son personnage – là est l’habileté du piège – laissant soin à son lecteur de s’en charger.

Neal Cassady à gauche, photographie d'Allen Ginsberg (1955) © allenginsberg.org

Neal Cassady à gauche, photographie d’Allen Ginsberg (1955) © allenginsberg.org

C’est ainsi que, par ce jeu de compagnonnage manichéen, Kerouac bénéficie du rayonnement Beat des virées fauves et éclairées menées par Moriarty, et devient le premier auteur à documenter avec autant de clarté, de fluidité et de spontanéité l’essence et l’esprit de ce mouvement, dont il deviendra la tête de file avec Ginsberg. Simultanément, l’auteur se met à distance des salves critiques amenées à fuser devant les débordements relatés, les incarnant en l’unique personnage de Dean Moriarty. Pourtant, la femme de Neal Cassady affirma plus tard que son mari était loin de l’homme narcissique et inconsidéré dépeint dans le roman – et plusieurs épisodes de la vie de Kerouac laissent supposer que lui n’était pas le doux compagnon qu’est Sal Paradise. La stricte délimitation des rôles dans le champ fictionnel installé par le roman constitue donc le tremplin dont se servira Jack Kerouac pour émerger enfin de ses incertitudes et se construire un nom sur la scène littéraire. Ainsi que l’écrit Allen Ginsberg, lorsque « le poète est à la recherche de lui-même, il épuise tous les poisons en lui, pour ne garder que les quintessences ». Le « poison » de Jack Kerouac est Dean Moriarty, dont il exploitera les fulgurances jusqu’à l’épuisement. Et, de fait, au fil de l’avancement du roman et des surenchères dont Paradise/Kerouac sort grandi, Moriarty décline. Dans la troisième partie, Sal retrouve un Dean qui s’est blessé le pouce en frappant son amante, Marylou. Il ne guérira jamais de cette blessure, qui s’aggrave et s’infecte tout au long des parties suivantes, jusqu’au handicap. De plus en plus, l’illuminé infatigable est sale et sent mauvais, ses vêtements sont déchirés et ses yeux injectés de sang. « Derrière lui fumaient des ruines carbonisées », nous glisse Sal Paradise. Le sens de ses errances s’est perdu : « ‘Sal, on doit y aller et ne jamais s’arrêter jusqu’à ce qu’on arrive.’ ‘On va où, mec ?’ ‘J’en sais rien, mais on doit y aller’ ». Enfin, dans la cinquième et ultime partie du roman, le personnage Moriarty est vidé, épuisé par cette course infernale dans laquelle lui s’amenuise alors que Paradise/Kerouac progresse. Les deux personnages se retrouvent à New York, une dernière fois. Moriarty a perdu la parole, il est devenu vague, bègue, incompréhensible. Son interminable et enragé débit de parole s’est tari. « Il sautillait, et riait, il bégayait et tapait dans ses mains et disait ‘Ah – aha – vous devez entendre.’ Nous écoutions. Mais il oubliait ce qu’il voulait dire. ». Écrasé par le sacrifice dont il est la victime naïve, Moriarty disparait finalement du champ visuel de Paradise, de Kerouac et du lecteur au coin d’une rue, misérable et perdu dans son vieux manteau râpé. Il aura fallu cet agneau sacrificiel extraordinaire, conférant au roman une incroyable énergie mais livré à l’indignation et à l’opprobre des lecteurs, pour qu’émerge du roman un Jack Kerouac ennobli, dont la voix nouvellement trouvée résonnera d’un timbre puissant sur les générations contemporaines et à venir.

Lucas Gaudissart

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