« Voyager, c’est désapprendre à dire non »

Au beau milieu de pérégrinations qui l’ont menées d’Istanbul à Tbilisi avec son ami Alexis Aulagnier, Alexandre Lourié s’essaie au récit de voyage en étoffant quelques observations notées ci et là, tel un Byron moderne qui aurait troqué son encre et sa plume contre un smartphone.
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9 août 2013.
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Il fallait quitter Irfan, le goût des figues cueillies le long de la route, le khavaltı tout juste dégusté avec humour et deux anglaises : nous déclinons son invitation à rester jusqu’au lendemain. Nous avions vu le lever du soleil sur le sanctuaire perché du Nemrut Dagı, et nous n’avions plus rien à faire à Kahta. Il n’y avait qu’à traverser la route et tendre son pouce pour espérer atteindre Diyarbakir avant la tombée de la nuit. Nous partions sans nourriture, et nous soupçonnions encore que cela puisse poser problème. L’aridité des paysages remplaçait celle de la ville, et le Kurdistan se dévoilait à mesure que nous doutions de notre entreprise – il est vrai qu’elle était moins motivée par l’économie d’un ticket de bus que par le pari d’être surpris.
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Une voiture s’arrête. Trois adolescents trentenaires viennent donner tort à notre impatience. Ils sont déçus du peu d’enthousiasme suscité par leur marijuana, possession virile d’autant plus vantée qu’il « n’y a pas de problème avec la police… c’est nous la police ». Après quelques kilomètres, nous laissons l’entrain regagner leurs visages bouffis en retrouvant notre place sous l’insoutenable soleil de midi.

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Les Renault 12 agitent la route paralysée d’air sec. L’une d’entre-elles, pourtant pleine, s’arrête, escortée par deux mobylettes bouillantes. Une bande d’ados niqués à décidé de flinguer 4 minutes de son temps en compagnie des curiosités qui crament le long de l’asphalte. Comme toujours, ce groupe répond à une organisation très précise. Au premier plan, la masse ricane, menée par le plus jeune et désinhibé d’entre eux. Derrière patientent le seul qui cumule les désespérantes qualités de rester en retrait et de baragouiner l’anglais, et le doyen dont le mono-sourcil impose le respect merdeux des plus jeunes. Les cow-boys nous expliquent que nous sommes voués, je mime, à se faire trancher la gorge, avant de repartir en trombe dans leur fournaise de tôle froissée. Nous n’avons jamais été aussi proches d’être des têtes de turc.
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Comme pour nous rappeler l’éternelle noblesse kurde, la voiture suivante s’arrête en douceur. Nous montons avec un homme si réservé qu’il semble s’excuser de nous récupérer. Il est accompagné de deux anciens, du type de ceux qui parlent peu mais bien, dont la prestance à elle seule suggère une longue expérience de la vie, laborieuse mais jamais subie. Celui à ma gauche porte une alliance usée qui tremble sur son annulaire, témoin froid de l’homme fort d’autrefois qui semble avoir rétréci. lls sont encore beaux de la célébration de la veille, flottant pudiquement dans leurs costumes rapiécés pour honorer la fin du ramadan. Encore une fois, le gouffre linguistique engloutit notre curiosité commune, et nous descendons sans avoir partagé plus qu’un sourire et quelques mimes gênés. Nous reprenons notre place entre les plateaux brûlés et le ciel vide.
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Parfois, un champ de tabac mime la vitalité insolente d’un oasis. On le sait destiné à finir séché sur les échoppes des bazars alentour, juste le temps d’être offert et consommé autour d’un thé.

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Il est de ces sensations en château de cartes, dont l’auto-stop accentue la fragilité : la confiance, lorsque le chauffeur s’arrête sans prévenir – simplement pour bidouiller sous le capot ; et la frustration, qui s’éclipse au geste réconfortant d’un samaritain brisant une attente désabusée.
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Notre samaritain porte le nom d’Abdullah, et son âne a pris la forme d’une berline climatisée. Il travaille dans le textile, et ses rudiments en chinois en font presque notre meilleur terrain d’échange. Nous en restons à Google Traduction, et acceptons sa vague invitation à visiter son village. Nous l’assimilons lentement : voyager, c’est désapprendre à dire non. En bifurquant là où personne n’aurait envisagé tourner, une route neuve se dévoile. Il nous annonce que cette route est la sienne, et il a bien raison d’en être fier : sa qualité tranche avec les misérables taudis de terre dispersés au hasard de la montagne. Flottant à 160km/h, l’impatience de notre hôte se trahit par son sourire naturel. Il ne peut pas communiquer par mots, donc il se contente de ce langage ancestral fait de rictus et d’œillades bienveillantes. Son bonheur pudique est d’une légèreté que l’on ne rencontre que trop rarement – pareille au répit accordé par la descente d’une brouette vide après une montée dont on ne voit pas le bout.
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Au milieu du nulle-part kurde, une micro-ville apparaît comme un mirage. Partout, la diversité des plaques d’immatriculation suggère que l’on n’y arrive pourtant pas par hasard. Devant nos questionnements, Abdullah et Google Traduction nous affirment qu’à Menzil, « people come to be happy ». Est-ce un lieu de pèlerinage comme le suggère Alexis en mentionnant Lourdes, ou une sombre secte que l’inconnu m’évoque ? Peu importe, je recouvre mon marcel d’un tricot à manches longues témoignant plus de respect. La bourgade s’offre à nous à l’image de notre journée : nous n’en attendions rien et elle nous embrasse avec un enthousiasme non feint. Abdullah nous nourrit et nous abreuve avec une générosité excessive, au cas où l’on douterait encore de l’hospitalité kurde. Ici, refuser une faveur paraît plus déplacé que de la réclamer : nous engloutissons le surplus de kebab jusqu’à la dernière miette. Les curieux se multiplient, et nous approchent comme si nous les connaissions depuis toujours. C’est par Ökkis, plus anglophone que nous, que nous en apprendrons plus sur ce coin qui échappe encore à notre compréhension. Il a du crayon vert sous les cils et un de ces sourires qui ne désemplissent jamais. Les thés se succèdent et il nous explique la liesse ambiante par la figure d’Abdulbakî, imam plus-que-divinisé de la communauté. Ici, on enseigne « un islam bon », qui fait de ses fidèles des frères, et désagrège l’image d’excès et de violence qu’Ökkis redoute tant. Dans la cour où les hommes prennent le thé entre deux prières, les frères vont et viennent, heureux de nous voir découvrir leur petit bout de paradis hallal. Leurs visages nous rappellent que leur cohérence ne tient qu’à leur calotte brodée : des kurdes aux moustaches drues tendent des cigarettes à des roux blanco-rubiconds ; il y a des riches endimanchés et des pauvres ; des érudits et des idiots. Tous envahis de bonheur à l’idée d’apercevoir Abdulbakî prier, lui dont le regard suffit pour éclairer les milliers d’âmes en communion. Ökkis nous rassure : « évidemment, tu ne peux pas tomber amoureux d’hommes, uniquement de femmes… Mais avec lui c’est différent, c’est un amour véritable ». Pas pour autant prêts à prononcer la Chahada, nous ne le verrons pas et éviterons le coup de foudre.

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Il faut s’abandonner un moment à boire le thé en conversant par regards bienveillants pour comprendre que dans « secte de l’islam » il ne faut craindre aucun des deux mots. Ici, on préfère même le terme « école » pour définir ce mouvement spirituel dont tous incarnent le slogan : « qui que tu sois, bienvenue ». Le sous-sol de la mosquée est composé d’une cantine gratuite et d’une interminable salle de sommeil mettant tous les fidèles à égalité sur le tapis qui pue des pieds qui puent le comté. Coiffés d’une calotte que l’on n’a pas pu refuser, on se laisse doucement bercer dans ce chez-soi de tous.
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Notre heure à Menzil s’est étirée – et non multipliée – par 4 : Abdullah et Ökkis reportent leur prière pour nous déposer sur les berges de l’Euphrate. Ils se moquent gentiment d’Alexis qui s’endort en route, et nous disent adieu au Feribot (trad. : Ferry-Boat). Une main sur le cœur accompagne notre accolade et nous faisons une photo. A chaud, cela me paraît dommageable tant une image semble à mille lieues de suggérer le fantastique de notre journée, comme un trophée fait oublier l’effort.

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Nous embarquons. Quelques vagues nous séparent de la Mésopotamie. Une Syrienne aux cheveux vénitiens qu’aucun voile ne corrompt nous expose son rejeton pour qu’Alexis le photographie. Très vite, toute la famille s’y met – exception faite de la doyenne que la pudeur conservatrice garde à l’écart. La déconnade chasse notre émotion spirituelle, et nous nous esclaffons à chacun des calembours téléphonés du tonton rieur. Leur exil moderne semble avoir épargné leur jovialité familiale. « J’ai l’impression qu’on est dimanche moi du coup » murmure Alexis en reprenant son souffle.

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À quai, Mehmet nous partage sa joie d’aller se marier et son casse-croûte. Nous acceptons désormais naturellement son invitation et nous bourrons la panse de börek. Sa mère nous inflige ses graines de tournesol si salées que mes lèvres en sont encore gercées. A leur tour, les enfants nous gâtent de leurs pâtisseries avec une timidité maline. Il faut croire que le hijab n’a jamais aussi peu obstrué la complicité muette.
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A peine le temps de retrouver le flot des Renault 12 que nous montons avec un roux terrifiant qui semble accomplir avec son paternel un voyage anti-initiatique. À Serevek nous prenons un minibus pour Diyarbakir : nous touchons enfin au but. Il n’est pas nécessaire que la route soit longue pour voyager loin.DSC_4750
Entre l’Euphrate et le Tigre, le soleil vient doucement se déposer sur l’horizon sec qui nous absorbe. Parfois, un cours d’eau confère aux étendues d’herbe qui s’en nourrissent des allures de steppe mongole. Ici, un troupeau suit nonchalamment un berger qui semble paumé – quand bien même il connait mieux sa route que le plus lunetteux des géographes. Quelques gringalets tout apprêtés descendent en plein désert. Des vieilles dodues au visage masculin montent. Il y a un mioche qui, comme dans tous les transports en commun du monde, se met à chialer. Puis des parents qui, comme pour tous les caprices du monde, feignent l’amusement à l’aide d’un pouët-pouët aguicheur.
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Ce sont ces étapes imprévisibles que l’on retient – jamais l’ambivalence du verbe retenir ne m’a semblé si pertinente. En déjouant avec malice les plans de notre quête d’altération, ces itinéraires perdus y répondent avec plus de vigueur que toutes nos visites trop organisées.
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L’accueil est tout autre à Diyarbakir et ses remparts débordant de vice, sur lesquels viennent se reposer les bidonvilles d’une population réprimée qui a quintuplé en 10 ans…
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Alexandre Lourié
Photographies d’Alexis Aulagnier
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