Les poètes et l’ailleurs (2/2)

Deuxième partie du dossier « Les poètes et l’ailleurs ». Pour lire la première, c’est ici.

La réalisation dans le voyage

Bien peu de poètes ont vraiment réussi à sortir de l’obsession du voyage et l’évasion enivrante qu’il procure pour parvenir à pratiquer une éthique de vie meilleure. L’oubli des horreurs présentes dans l’ailleurs étant en soi un soulagement et souvent une fin, bien peu de poètes cherchent à intégrer le bonheur procuré par le lointain dans leur existence. Quelques poètes lucides esquissent toutefois dans l’ailleurs une possible expression de soi satisfaisante.

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Philippe Desportes est certainement un des premiers à s’y essayer. Poète très apprécié en son temps, il compose sur des thèmes classiques (paysages, sonnets sur le passage du temps) tout en laissant libre cours à ses sentiments. Dans Le Livre de Diane, Desportes constate avec émotion que la perte de sa vision l’empêche désormais d’admirer les paysages lointains. Mais, loin de tout fatalisme, cette incapacité lui permet de se rendre compte de l’essence de l’attraction dans l’ailleurs : sa propre capacité d’émerveillement:

« Mes yeux, hélas ! mes yeux, sources de mon dommage,

Vous n’aurez plus de guide en l’amoureux voyage,

Perdant dans l’astre luisant qui souloit m’esclairer.

Mais, si je vois plus sa clairté coustumière,

Je ne veux pas pourtant en chemin demeurer :

Car du feu de mon cœur je ferai ma lumière. »

Philippe Desportes, Livre de Diane, II, XL

Dans « Kaléidoscope », Verlaine esquisse la vision d’un voyage vers un ailleurs résonnant dans notre quotidien, une sorte de réminiscence permettant l’accès à une vie complète et entière. Cette réconciliation entre désir et réalité reste toutefois confinée à un futur inaccessible :

Dans une rue, au cœur d’une ville de rêve,

Ce sera comme quand on a déjà vécu :

Un instant à la fois très vague et très aigu…

Ô ce soleil parmi la brume qui se lève !

Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois !

Ce sera comme quand on ignore des causes ;

Un lent réveil après bien des métempsycoses :

Les chosent seront plus les mêmes qu’autrefois

 (…)

Ce sera si fatal qu’on en croira mourir ;

Des larmes ruisselant douces le long des joues,

Des rires sanglotés dans le fracas des roues,

Des invocations à la mort de venir,

 (…)

Ce sera comme quand on rêve et qu’on s’éveille !

Et que l’on se rendort et que l’on rêve encor

De la même féerie et du même décor,

L’été, dans l’herbe, au bruit moiré d’un vol d’abeille.

Paul Verlaine, Kaléidoscope

Alfred Jarry, dans les poèmes du recueil posthume La Revanche de la nuit, croit voir dans le voyage une solution au grotesque de l’existence. Mais explorer l’horizon est profitable seulement s’il s’agit d’une quête personnelle et originale :

Pèlerin aux chemins célèbres

Dont les corps morts gardent les bords

Pour égrener de leurs doigts forts

Le chapelet de tes vertèbres,

Aux chemins de renom dis non.

Que la boule de ta cagoule

Demeure et que seule la houle de la route aille à l’horizon.

(…)

J’irai vers l’horizon ouvert

Pas à pas sur la route nue

Rampant blanc au rivage vert.

Les os de ma main inconnue

Frapperont

Les gonds de l’horizon aux heurts de mon bourbon.

Glanes et brouillons – Alfred Jarry, La Revanche de la nuit

Mais le vrai voyageur, le plus absolu consommateur d’au-delà est surtout et avant tout Baudelaire. Poète génial et visionnaire, il n’a de cesse de chercher  une voie vers l’idéal auquel il aspire, mais lutte désespérément pour s’extraire des jouissances faciles du quotidien. Porté par ses émotions autant que par les femmes, Baudelaire ne surmonte ses contradiction permanentes qu’en rêvant d’un ailleurs absolu et de l’atteinte du Beau (« J’aime les nuages…les nuages qui passent…là-bas…là-bas…les merveilleux nuages ! »).

Cependant, Baudelaire sait trop bien les risques endurés par la recherche de l’harmonie (comme exposés dans Le Confiteor de l’artiste : « il n’est pas de pointe plus acérée que celle de l’Infini. (…).  Ah ! faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement le beau ? Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi ! »)

Voyageur insatiable, Baudelaire expérimente toutes les formes d’Ailleurs, inspiré par la Muse…

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,

Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,

Je vois se dérouler des rivages heureux

Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;

Une île paresseuse où la nature donne

Des arbres singuliers et des fruits savoureux

Des hommes dont le corps est simple et vigoureux,

Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,

Je vois un port rempli de voiles et de mâts

Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,

Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,

Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

 

Parfum exotique – Charles Baudelaire 

par la nostalgie enfantine….

Dis-moi ton coeur parfois s’envole-t-il, Agathe,

Loin du noir océan de l’immonde cité

Vers un autre océan où la splendeur éclate,

Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité?

Dis-moi, ton coeur parfois s’envole-t-il, Agathe?

La mer la vaste mer, console nos labeurs!

Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse

Qu’accompagne l’immense orgue des vents grondeurs,

De cette fonction sublime de berceuse?

La mer, la vaste mer, console nos labeurs!

Emporte-moi wagon! enlève-moi, frégate!

Loin! loin! ici la boue est faite de nos pleurs!

– Est-il vrai que parfois le triste coeur d’Agathe

Dise: Loin des remords, des crimes, des douleurs,

Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate?

(…)

Moesta et errabunda – Charles Baudelaire

ou la beauté magnétique tiré des sens – mélange de volupté issue de musiques, paysages, d’expériences tactiles ou de plaisirs enivrants….

La musique souvent me prend comme une mer !

Vers ma pâle étoile,

Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,

Je mets à la voile ;

La Musique – Charles Baudelaire

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air.

Si tu pouvais savoir tout ce que je vois! tout ce que je sens! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique.

Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l’espace est plus bleu et plus profond, où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur

(…)

L’hémisphère dans une chevelure – Charles Baudelaire

La quête du voyage amène souvent Baudelaire à réaliser combien ses aspirations sont loin de toute possible. Ne pouvoir atteindre l’absolu tant désiré, la déception face au voyage l’amène à considérer la Mort comme une alternative à l’Ennui, un palliatif à une existence trop terne. La mort délivre alors des manques permanents de l’existence. Dans son magistral poème « Le Voyage », Baudelaire exprime son insatisfaction face à des désirs jamais assouvis (Ô le pauvre amoureux des pays chimériques !/ Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,/ Ce matelot ivrogne inventeur d’Amériques/ Dont le mirage rend le gouffre plus amer ? ») et conclut par un vibrant appel à la Mort tant attendue pour embarquer dans un réel Inconnu exaltant:

VIII

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l’ancre!
Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons!

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte!
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du
 nouveau!

Le Voyage – Charles Baudelaire

Pourtant, la mort n’est pas l’unique solution envisagée par Baudelaire, qui décrit indirectement l’Ailleurs comme un remède. Le Voyage permet d’entretenir une recherche de vie meilleure, laissant à l’existence la possibilité de rêver d’un idéal, d’en envisager les contours et retrouver dans les bribes du quotidien un bonheur simple, délaissant les expédients temporaires et les ambitions terrestres…

« Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L’ampleur du ciel, l’architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à entretenir dans l’âme le goût du rythme et de la beauté. Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n’a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s’enrichir. »

Le port –  Charles Baudelaire

Dans le poème en prose « Déjà ! », Baudelaire déplore ainsi la fin de la traversée vers une terre lointaine qui le prive du plaisir de s’immerger dans la contemplation de la mer. Pourtant, il admet que l’espoir de rencontrer une terre pleine de promesses maintient une existence sensée.

(…)

Cependant c’était la terre, la terre avec ses bruits, ses passions, ses commodités, ses fêtes ; c’était une terre riche et magnifique, pleine de promesses, et qui nous envoyait un mystérieux parfum de rose et de musc, et d’où les musiques de la vie nous arrivaient en un amoureux murmure.

Déjà ! –  Charles Baudelaire

***

Qu’il soit nostalgie de bonheurs passés, fuite vers un au-delà bienveillant ou désir avide de beauté, la quête de l’ailleurs est essentielle aux poètes pour échapper à l’ennui et au quotidien. Toutes les formes du voyage participent à éclairer la recherche de sens des poètes et les délivrer d’une passivité face à l’existence.

L’accomplissement des Ailleurs poétiques reste toutefois largement imaginaire, et ce car le poète est lui-même inconscient de la complexité de ses désirs. « Le poète est un monde enfermé dans un homme » dira Hugo, une somme insondable d’envies et de manques, de bonheur et d’incompréhension face au monde que les explorations dans l’ailleurs révèlent sans jamais les lasser.

Mais le désir d’ailleurs, quête souvent solitaire et initiatique, suscite rêveries et imagination essentielles à sa propre affirmation. A nouveau maître de ses envies, le poète peut partir l’esprit en quête et nourri par sa curiosité. L’essentiel est donc moins le voyage en lui-même que l’envie de découverte. Partenaire fidèle ès rêveries poétiques, l’Ailleurs ne nous quitte jamais, comme nous le souhaite Jacques Prévert…

Compagnons des mauvais jours

Je vous souhaite une bonne nuit

Dormez

Rêvez

Moi je m’en vais

Sacha Dray

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