Patti Smith et Robert Mapplethorpe : les amants innocents

Véritable poétesse des temps modernes, Patti Smith quitte le cocon familial chicagoan à l’âge de 21 ans et fait ses débuts dans la ville qu’elle considère comme celle de tous les possibles : New York. Bien avant de connaître le faste et la célébrité, elle lutte pour joindre les deux bouts et enchaîne les petits boulots alimentaires pour financer ses rêves de création. Dès son plus jeune âge, elle s’imagine « comme Frida avec Diego, à la fois muse et créatrice. [Elle] rêvait de rencontrer un artiste pour l’aimer, le soutenir et travailler à ses côtés ». Avant de devenir l’artiste qu’elle est aujourd’hui, c’est ce rêve de petite fille qu’elle a vu être exaucé.

"Outtakes from Patti Smith / Robert Mapplethorpe session" par Norman Seeff

« Outtakes from Patti Smith / Robert Mapplethorpe session » par Norman Seeff

Loin des scènes orgiaques, d’alcool et de drogues associées à l’univers rock’n’roll, Patti Smith retrace à travers le journal de ses souvenirs une véritable cartographie du New York des années 60-70. De Times Square à l’atmosphère psychédélique de l’East Village en passant par Brooklyn et Clinton Avenue, elle erre à la manière d’un Aragon et dépeint les dédales de la ville sous toutes ses coutures. Just Kids est le récit d’une initiation : celle d’une artiste, d’une jeune fille à la découverte d’un nouveau monde, mais aussi de la quête de la femme qu’elle deviendra.

« La gitane & le fou« 

« C’était l’été de la mort de Coltrane. L’été de Crystal Ship. Les enfants fleurs levaient leurs bras vides et la Chine faisait exploser la bombe H. […] C’était l’été d’Elvira Madigan, l’été de l’amour. Et dans cette atmosphère instable, inhospitalière, le hasard d’une rencontre a changé le cours de ma vie. ». Au cours de l’été brûlant, le photographe Robert Mapplethorpe croise le chemin de Patti. Ils se rencontrent et ne se quitteront désormais plus, leurs destins scellés l’un à l’autre : « Pas un mot ne fut prononcé ; ce fut tout bonnement un accord tacite« . Réunissant les trois sous qu’ils ont en poche, ils élisent domicile au 160 Hall Street, une adresse qui deviendra le nid de leur amour et de leurs créations. Ils y entassent leurs bric-à-brac respectifs, étalent des bibelots religieux, des jouets cassés et des talismans sous les yeux de Bob Dylan, Piaf, Genet dont les photos sont punaisées aux murs.

Robert et Patti constituent à eux deux un monde. Ils forment une entité et vivent hors de « tous ceux qui ne sont pas nous ». Ayant en commun un esprit enfantin, ils se nourrissent l’un l’autre de leur exaltation artistique. « Son vocabulaire visuel était proche de mon vocabulaire poétique.[…] Robert me disait toujours : rien n’est terminé tant que tu ne l’as pas vu ». Leur relation d’amitié-amoureuse, presque fraternelle, se verra ternie par les multiples addictions de Robert et ses diverses aventures homosexuelles. Ces deux âmes quasi jumelles restent pourtant liées par une promesse fondamentale : « Nous nous sommes promis de ne jamais nous quitter tant que nous ne serions pas tous deux certains d’être capables de voler de nos propres ailes. Et ce serment, à travers tout ce qu’il nous restait encore à traverser, nous l’avons respecté ».

Le Chelsea Hotel

Chambre 1017. Cinquante-cinq dollars par semaine pour vivre au Chelsea Hotel. Brian Jones, Grace Slick, Gregory Corso… Autant de légendes que Patti et Robert fréquentent, frôlent ou aperçoivent. Ils croisent les plus grands noms et s’abreuvent de leurs influences, ainsi que des esprits de Dylan Thomas, du couple Fitzgerald et de tant d’autres qui hantent encore les couloirs du Chelsea Hotel et du Benedict’s Bar. Patti Smith décortique en filigrane tout au long de l’ouvrage son rapport à ces icônes qu’elle observe, n’hésitant pas à porter un regard cinglant sur certaines d’entre elles. Elle ne fait par exemple en aucun cas l’apologie d’un Andy Warhol alors déjà célébrissime : « Ma préférence allait à l’artiste qui transforme son temps plutôt qu’à celui qui se contente de le refléter ». Elle raconte même, se rendant à un concert des Doors : « J‘ai senti, en voyant Jim Morisson, que j’étais capable d’en faire autant. […] Rien, dans mon expérience, ne me permettait de me dire que ce serait jamais possible, pourtant j’ai nourri cette prétention« .

Coulisses et prémices d’une vie d’artiste, Patti Smith nous livre avec Just Kids un récit emprunt de confession, de justesse et d’une douce sincérité qui s’achève au temps des premières notes de son album Horses. Fervente admiratrice d’Arthur Rimbaud et William Blake, son oeuvre toute entière reflète un mysticisme qui fait partie intégrante de sa personne. Ses vers la destineront à une renommée internationale sans jamais qu’elle ne cesse de se répèter la prière que sa mère lui a apprise : « Maintenant que je vais dormir, que le Seigneur veille sur mon âme ». Mais Just Kids est avant tout une histoire d’amour, une promesse rendue à celui qu’elle a tant aimé. Présente dans les derniers instants de Robert, elle écrira : « Ainsi ma dernière image fut-elle semblable à la première. Un jeune homme endormi, baigné de lumière, qui ouvrait les yeux avec un sourire de reconnaissance pour celle qui n’avait jamais été une inconnue ».

Capucine Michelet

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