Proust, tendre névrose

La Recherche est une idée d’amour ratée. Une idée ratée et un amour raté. Maintenir l’illusion romanesque, Proust ne put le faire. Sans doute à cause de sa sensibilité de moderne, mais surtout en raison de sa fierté intellectuelle. Pas plus ne crut-il à l’amour, mot vulgaire, éther plat, a-mour, soupçon de cadavre dans deux syllabes mollusques.

Marcel Proust © libertepolitique.com

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On pourra arguer que La Recherche est une œuvre littéraire, devant uniquement relever du domaine du sensible, à l’opposé des systèmes philosophiques, mais je ne partage pas cette vision de la littérature. Le roman de Proust est une grande construction philosophique, au même titre que les traités de Bergson (dont il fut un ardent lecteur), et cette séparation artificielle entre le rationnel et le sensuel est idiote, surtout chez Proust, où absolument tous les plaisirs découlent de l’intellect. Inutile de vous ennuyer avec sa notion du temps, cette espèce de mélange délicieux entre le désespoir d’un Kant et la défiance bergsonienne. Encore plus désuètes ses piques contre l’aristocratie pourrissante, puisque les grandes œuvres se moquent du social. J’ai à l’esprit une autre énigme : la défaite permanente et renouvelée que constitue La Recherche.

Si on suit l’analyse du jeune Beckett de Proust, parue en 1930, qui semble également définir les débuts de l’art poétique beckettien, La Recherche est un roman de l’impossible. Comme s’exclamait T.S. Eliot une vingtaine d’années plus tôt, « It is impossible to say just what I mean ! », le narrateur de La Recherche fait l’expérience de cet abysse dans les relations humaines. La connaissance d’autrui est une prétention vaine ; sans cesse le roman creuse cette idée d’inadéquation entre l’attente, le désir, l’espoir d’un événement, et la déception objective qu’il représente. Mais affirmer cela est vulgaire. Ce serait presque dire qu’Un amour de Swann est le témoignage des affres de l’amour. Non, ne restons pas si en-deçà de la vérité, il faut creuser plus loin, allons brûler plus près.

Bien plus que le décalage entre les perceptions des différents individus, le roman traite de l’éclatement du soi – l’impossibilité de se connaître. Le désir ne sépare pas seulement le sujet de son objet, mais le fait de désirer un objet est un terrible déchirement. Alors que deux siècles auparavant un Rousseau avait pu se protéger du monde extérieur en se repliant sur sa vie méditative, Proust et ses contemporains arrivent au point de crise de la pensée où l’intimité spirituelle et psychologique ont tout entier disparu. Le narrateur de Proust, laissé dans son néant, n’est capable que d’une chose : découvrir qu’il n’est plus lui-même, ce portrait qu’il vient pourtant de dessiner, découvrir avec dégoût que ce qu’il était s’est évanoui, entièrement évaporé avec son désir qu’il juge désormais sévèrement, comme le ferait un inconnu, « je est un autre ».

Le roman ne s’ouvre-t-il pas sur une vision de rêve des plus perturbantes ? Le beau « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » noie l’inéluctable et détourne la chronologie pour ressusciter le passé dans un présent instantané, atemporel. En échange de ce vœu faustien, l’auteur renonce à toute cohérence du monde réel. L’incipit entier traite du sommeil et du rêve, et Proust de nous conter ses heures, enfant, devant la lanterne magique. Dans le feu jaune de cette lampe, effrayé d’avance par le moment où il devra s’endormir sans la protection de sa mère (avant-goût de l’horreur du temps : nous vivons, animaux, dans l’appréhension du futur, incapables d’être présents. « Le temps, ce cancer », dit Beckett), le narrateur assiste à l’éclatement du monde, de son monde. Devant les ombres des chevaliers qui défilent sur son mur, mur bientôt noir, bientôt, mot signifiant la hideur d’une nuit sans le baiser de sa maman, l’enfant vit et revit toutes les légendes. Il devint, nous dit-il, les fervents chevaliers de ses rêves, tout comme il s’empara des aventures de ses héros littéraires. Avec Proust, entre les lignes musicales de La Recherche, se faufile (insidieusement, mélodieusement) l’idée que la réalité n’est pas réelle.

Soit, cette idée n’est pas révolutionnaire, elle est au contraire dans le sillon de la crise philosophique de l’époque (Eliot lui-même ne disait-il pas, avec son effroi chrétien, « the idea of reality is a theory » ?), et en effet il coûterait à n’importe qui seulement deux minutes pour montrer que l’idée de « réalité » est philosophiquement intenable, mais bien heureusement, La Recherche est un édifice philosophique raté, et donc une grande œuvre littéraire. Si les modernistes anglo-saxons ont renoncé à l’âme et à la psychologie dès le tournant du siècle, il faudra tout de même attendre Proust pour faire la dissection post-mortem de ces captives divines. L’éclatement de l’âme, plus que des analyses minutieuses d’un Simmel (ou même d’un Weber), est chez Proust imprimé, senti ; le bateau ivre, un naufrage personnel. En effet, l’impossible chez Proust échappe aux systèmes idéologiques, il n’est, tout au plus, qu’un mauvais pressentiment, une tendre névrose.

Car le temps est une tragédie. Si le moi d’aujourd’hui est indifférent au moi d’hier, alors aucun amour, que ce soit Albertine, grand-mère, ou même maman, n’a d’importance ; jamais elles ne pourront déposer d’empreinte sur ma vie, ma vie gâchée et vouée à cette irréalité, glissade et dérade. D’une certaine manière, seuls les névrosés sont capables d’amour, puisqu’eux seuls savent pleurer son absence et sa mort. Alors oui, La Recherche ou l’amour raté, puisque l’amour n’existe pas. Tentative suicidée, mais Ô combien grande. Tentative, contre tous les dieux, d’aimer la vie mercuriale. Tentative, Sisyphe, d’extirper les êtres que l’on aime du temps, pour leur rendre leur visage, leur sourire inconnu et familier.

« To feel for ever its soft swell and fall,
Awake for ever in a sweet unrest,
Still, still to hear her tender-taken breath,
And so live ever — or else swoon to death.
 »

John Keats, Bright Star (1819)

Cen Zhang

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