Cheveu : « En trio, c’est comme en couple, il faut être inventif pour rester ensemble »

Qu’il est difficile de présenter Cheveu, tant le trio a réussi en dix ans à brouiller et réinventer les pistes d’un garage rock dont il n’est plus qu’un lointain et infidèle rejeton. Shitgaze, lo-fi symphonique, Sprechgesang, entend-on. Certes. Mais tout cela n’élucide qu’une infime partie de l’agrégat créatif complexe assemblé par un groupe ayant l’inventivité et l’expérimentation chevillées à la six-cordes.

Rencontre avec ces avant-gardistes casual, qui après une décennie de bons et loyaux services restent ce qui se fait de mieux dans notre bon vieil hexagone.

Cheveu © Born Bad Records

Cheveu © Born Bad Records

Vous avez commencé par un concert à l’arrache à la fête de la musique en 2003, puis presque directement vous avez beaucoup tourné aux US. Vous êtes ensuite revenus à Paris pour cette période que l’on peut qualifier de Born Bad (label parisien dirigé par l’éminent JB Wizz). Quand vous y repensez, est-ce qu’il y a eu une logique, un fil directeur à tout ça ?

Bof… Si, en fait, il y a des hommes de l’ombre du petit milieu rock and roll parisien qui ont vu nos premiers concerts et qui nous ont direct branché sur des labels américains. D’où les premiers 45 tours et les tournées là-bas assez tôt, et pendant assez longtemps. D’ailleurs c’est toujours les mêmes érudits du bouzin que JB de Born Bad (JB Wizz est le manager du label Born Bad, ndlr) consulte aujourd’hui quand il hésite à sortir un truc. Force obscure, quand tu nous tiens.

Sinon, il y a peut être une logique de léger progrès technologique : on est partis avec du matériel rudimentaire, on tournait en Twingo (rires) ! On a appris très progressivement à dompter des nouvelles machines, du software également…

Ce qui fait votre actualité c’est la sortie du film Les Apaches, qui raconte l’été désœuvré de cinq adolescents corses, dont vous avez composé la bande originale. Ecrire une musique de film, c’était un projet de longue date ?

Pas du tout. Ça faisait partie des fantasmes, bien sûr, mais ça n’était pas franchement dans nos plans.

Justement, comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?

Un peu comme à chaque fois, on n’est pas nécessairement proactifs, donc là c’est Thierry de Peretti (le réalisateur, ndlr) qui est venu vers nous. Il avait en main une histoire d’ados assez rêche, en Corse, et il voulait sûrement coller là dessus une musique bien clivante qui appuie et souligne le côté brut de décoffrage de son film.

Et comment avez-vous travaillé sur la musique du film ? Aviez-vous déjà les images ou est-ce que vous avez travaillé à partir du scénario ? Thierry de Peretti a-t-il suivi l’écriture et la composition de la B.O. étape par étape ?

Alors… Ça ne se voit pas forcément au montage final – il reste peu de choses de nous – mais on a vraiment pas mal bossé sur ce film. C’est ce qui a été à la fois super et un peu dur dans ce projet. Thierry cherche à fond, il a énormément travaillé le montage, et à chaque étape, depuis le scénario tout nu, en passant par des cuts tarkovskiens de plus de deux heures, on a proposé des choses. Les Apaches, pour nous en tant que tout frais compositeurs de B.O. et sûrement pour lui face à son premier long-métrage, ça a été un gros apprentissage, à base d’expérimentations un peu tous azimuts dont la plupart ont fini à la corbeille.

Une des plus belles scènes du film est, selon moi, au début, quand les 5 jeunes héros du film dansent sur votre chanson Worms dans la villa. Avez-vous composé/adapté cette chanson spécialement pour le film ?

Non. Le boulot pour Thierry est tombé en même temps que l’écriture de notre nouvel album, et Worms est une première version d’un titre qui sera dessus.

Je trouve que cette scène éclaire votre musique tout autant que votre musique éclaire cette scène. Il y a ce côté à la fois dansant et morbide, qui annonce en quelque sorte la suite du film et souligne la complexité de votre musique, survoltée, terrifiante, électrique…

Effectivement ça marche bien ! C’est un des rares moments qui n’a jamais bougé dans les différentes versions. En avançant dans le boulot avec Thierry on a de plus en plus ressenti le décalage entre l’univers des ados et notre musique, qui finalement n’est pas exactement du punk pour teenagers californiens. Mais pour le coup dans cette scène c’est justement ce décalage qui fonctionne à fond.

L’enregistrement d’une BO est parfois un moyen de se réinventer pour un groupe ou un musicien (je pense tout autant à Eddie Vedder pour Into The Wild que Mogwai pour la série Les Revenants ou Sonic Youth pour Simon Werner a disparu…). Cette nouvelle approche musicale vous a-t-elle aidé dans votre rapport à la musique en général ?

On a essayé des trucs vers lesquels on ne serait jamais allés sinon, des drones notamment. Sinon plus généralement ce qui est vraiment surprenant c’est le coup bateau de l’influence du son sur l’image. C’est con à dire, mais tu retournes vraiment un film avec une musique contraire collée à un moment clef. D’ailleurs on s’est franchement marrés à essayer des trucs qui, bon, ne sont pas restés (rires).

De manière générale, vous laissez très souvent libre court à l’expérimentation (travail avec Yroyto, concert avec un orgue dans une Eglise, bande originale de film,…). C’est important pour vous de brouiller les pistes ?

En trio, c’est comme en couple, il faut savoir être inventif si on veut rester ensemble.

A ce propos, avez-vous d’autres collaborations prévues ? Rêvées ?

On a des collaborations en cours, sur le nouvel album qu’on est en train de fignoler. Notamment avec Xavier Klaine aux grandes orgues, et Maya Dunietz de Tel Aviv qui avait bossé avec nous sur le précédent et qui cette fois nous a mitonné des choeurs féminins du meilleur effet. Dans l’élan de l’album on est aussi en train de bosser sur des clips avec plusieurs réalisateurs. Et, pour la première fois, avec une productrice : Olga Rozenblum, de Redshoes. C’est encore un autre rapport au film, vraiment cool, inversé par rapport au boulot qu’on a fait sur Les Apaches, l’image en soutien de la musique. On rigole bien avec les premiers essais qui nous arrivent ces jours-ci. Et on a un chouette crew de jeunes réalisateurs : Arnaud et Bertrand Dezoteux, Salma Cheddadi, Benjamin Nuel, et notre copine Marie Alegre.

Un des concerts les plus particuliers que j’ai vu a été le vôtre à l’Eglise Saint-Merry il y a quelques mois : 2 premières parties pour le moins particulières, une ambiance incroyable dans cette église magnifique, et surtout une reverb naturelle à la fois envoûtante et étouffante. Et l’utilisation des grandes orgues de l’Eglise. Pouvez-vous revenir un peu dessus ?

On vient de se taper une petite série de lieux bien reverbérés, et c’est vraiment pas facile. Mais pour le concert à Saint-Merry, on avait le double avantage d’avoir Xavier Klaine aux grandes orgues, et le public du festival Sonic Protest qui aspire vraiment au bizarre. Mais sinon, il y a vraiment moyen de se louper à jouer dans des endroits merveilleux mais qui sont impossibles à faire sonner. Enfin, pour notre genre de musique.

Plus qu’un simple côté DIY, une véritable et sincère nonchalance – qui a l’air venir autant de vos influences que de votre approche très directe et détendue de la musique – semble émaner de votre travail. D’où vous vient cette image et cette approche si particulière ?

C’est pas vrai. On nonchale pas du tout, on bosse comme des Allemands pour faire des trucs précis et structurés, et si ça flotte un peu c’est pas de notre faute, ça doit être un truc de perception.

Mais sinon, pour abonder dans ton sens, on essaie vraiment de faire ce qui nous plaît à tous les trois, exclusivement, sans autre considération. On a lu une fois dans une interview quelqu’un dire que ce qu’il aime dans notre groupe c’est notre égoïsme, héhé.

Ce DIY, ce minimalisme, c’est une façon de se rassurer ? Car finalement, ne serait-ce pas vertigineux de pouvoir faire absolument tout ce que vous voulez (en termes de production, d’instruments, etc) ? Ce que je veux dire est : ne créé-t-on pas mieux dans la contrainte que dans l’infini des possibilités ?

Tout à fait. Rien à ajouter.

A propos de ce côté DIY, comment a évolué votre façon de composer et d’enregistrer votre musique au fur et à mesure des opportunités de votre carrière ?

Pour la première fois, on vient d’aller en studio enregistrer notre nouveau disque. A vrai dire, au départ on était presque tristes de perdre le crunch de notre carte son pourrie et la reverb de la cuisine, mais on apprend et finalement c’est assez marrant de se retrouver avec des pros. Chose qu’on va retrouver cette fois en live grâce à un gros boulot avec notre nouvel ingé son : Laurent de Boisgisson, du studio One Two Pass It.

Un autre élément marquant dans votre groupe est le rapport et l’utilisation de la voix, que vous semblez concevoir comme un simple instrument que l’on distord, loop, triture. D’où vient cette volonté de modifier et, de fait, de cacher ta voix David ? Est-ce dû à un manque de confiance ou à un rapport simplement différent ?

Dans un trio bien sec c’est chouette d’avoir au moins un élément qui déraille un peu. Le fait est qu’on s’y met souvent à trois en concert. Mais pour la voix en particulier effectivement, au départ le déficit de confiance et de technique a dû appeler les effets, et puis on a trouvé une certaine technique pour les effets, qui a généré de la confiance, qui fait que maintenant on a tendance à croire que c’est un style. A noter que dans le prochain album il y a beaucoup moins d’effets, sauf un vocoder… Parce qu’il fallait bien essayer !

Votre rapport au texte est aussi très intéressant, souvent absurde, en tout cas hors du commun. Quelle est l’idée derrière ça ?

On a toujours essayé de se tenir à distance des textes mielleux, violents, débiles ou militants, donc on avait pas énorme de marge de manœuvre en fait.

JB Wizz parle à votre sujet « d’avant-garde » et explique que vous êtes un des rares groupes à arriver à vous libérer de vos influences. Pouvez-vous nous donner 5 albums qui vous ont marqué, pour qu’on arrive à mieux saisir vos références musicales et pour conclure l’interview ?

On s’est beaucoup inspirés de groupes bien bien connus mais complétement triturés à notre sauce, et puis on a rencontré des gens qui avaient des approches assez similaires. 5 albums donc :

Wu-Tang Clan, Enter the Wu-Tang: 36 chambers

Pantera, Far Beyond Driven

Tyvek, Fast Metabolism

Intelligence, Boredom And Terror

Laurie Anderson, O Superman

Retrouvez Cheveu sur Facebook.

Paul Grunelius

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2 réflexions sur “Cheveu : « En trio, c’est comme en couple, il faut être inventif pour rester ensemble »

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