Le Kolaj : « Le collage est un art pour notre temps »

Nous nous sommes tous livrés, en maternelle, en cours d’art plastique ou une après-midi morne au bureau, à l’exercice distrayant du collage. Sélectionner des images, des couleurs et des matières que tout sépare et les réunir pour un résultat un peu bancal mais satisfaisant : nous voilà magiciens ! Pourtant, il se cache quelque chose de bien plus profond dans un tel processus d’association par superposition visuelle. Derrière chaque image se cache un concept, des évocations, un imaginaire qui vibrent tout particulièrement lorsqu’ils entrent en résonnance avec d’autres concepts, évocations, et imaginaires, installés face à face, l’un sur l’autre, sens dessus dessous de manière artificiel par le colleur qui se comporte en démiurge curieux et, peut-être, en prophète.

"Jack in the box", Collage sur bois, 2013

« Jack in the box », Collage sur bois, 2013

Dans quelles sphères se détermine l’harmonie du mariage entre deux couleurs, deux images, deux abstractions ? Dans nulle autre que celles de nos esprits, bien sûr. Chaque jour, la société médiatique déverse sur nous son flot d’images diluvien. Dans la masse, certaines nous laissent indifférents. Mais d’autres nous touchent, nous émeuvent, nous angoissent, nous enragent pour des raisons qui, parfois, nous demeurent inconnues. Encore peu visible et relayée dans les médias canoniques, la discipline artistique du collage connaît pourtant un véritable renouveau aujourd’hui, et propose souvent une exploration de ce rapport ambivalent aux images et aux surfaces. Profondeur de Champs est allé à la rencontre de l’un de ses fervents porte-paroles : l’artiste Le Kolaj. Tourmentées, surprenantes, méditatives, ses œuvres viennent interroger le sens et l’énergie qui se dégagent des images qui nous entourent sans répit. Entretien.

Le collage, que tu as choisi comme vecteur d’expression, est aujourd’hui un champ artistique assez mal connu en France, et quelque peu « bâtard » dans l’imaginaire collectif, puisqu’il fut historiquement associé à la peinture avec Braque, Picasso, Matisse, puis à la photo avec les montages du Pop Art. Tu vas jusqu’à définir ton identité artistique par ce choix, en optant pour le nom Le Kolaj. Pourquoi t’être tourné vers le collage comme discipline artistique ?

En fait je n’ai pas choisi de faire du collage, du moins pas consciemment. Je collectionnais des images depuis des années, je lis beaucoup la presse, j’adore l’art et la photographie, et à chaque fois que je voyais une image qui me plaisait dans un magazine, je la mettais de côté sans jamais rien en faire. Jusqu’au moment où je suis parti en voyage, j’ai commencé un carnet que j’ai continué à mon retour en France, et c’est là que j’ai commencé à coller les images que je trouvais, à les combiner entre elles, à les détourner. J’en faisais de temps en temps, sans chercher à me définir par le collage, et quand j’ai commencé à en faire régulièrement, puis à les publier sur mon site, le nom de Le Kolaj est venu rapidement. Mais je fais également de la photo et un peu de dessin, donc si c’est ma principale artistique pour l’instant, ce n’est pas la seule. Tu as raison quand tu parles du collage comme d’un art bâtard, mais je pense que c’est aujourd’hui en train de changer, un siècle après les premiers collages de Braque. La prolifération des images et de l’information sur internet amène les gens à vouloir se les approprier en les détournant, comme on le voit dans le cas des « mèmes », qui peuvent être considérés comme une forme de collage. En cela, le collage est un art pour notre temps, dans la mesure où il cherche à donner du sens à ce flot d’images, en les sortant de leur contexte, ce qui est une manière de les réactiver.

"La mariée était en sang", Collage sur papier, 2013

« La mariée était en sang », Collage sur papier, 2013

Tu as grandi entre l’Europe, l’Asie et l’Amérique latine. Tes titres sont en anglais ou en français, et tes œuvres parsemées d’espagnol et de références à la culture asiatique, comme un sumo ou un dragon, par exemple. En quoi ta culture cosmopolite a-t-elle influencé ton travail et ta vision ?

Ca a plus à voir avec les références que je peux avoir en parlant plusieurs langues, puisqu’en fin de compte je ne sais pas quelle influence a eu mon expérience à l’étranger sur mon travail. S’il m’arrive de choisir des titres en anglais ou en espagnol, c’est parce qu’ils ont plus de sens dans telle ou telle langue. Quant aux sumos et dragons, c’est moins une référence à l’Asie que des images qui me plaisent, j’utilise aussi des images de corrida sans avoir jamais vécu en Espagne, ce sont juste des images très fortes visuellement que j’aime utiliser.

On retrouve des références à d’autres œuvres dans ton travail : les chansons « While my Guitar Gently Weeps » ou «Rock Around the Clock » par exemple, ou encore les romans de Julio Cortázar. Quel rôle jouent les œuvres d’autres artistes dans ton processus de création ?

En fait les œuvres des autres fonctionnent comme un trop plein de connaissances, toutes ces choses qu’on accumule tous les jours, les bouquins, les chansons, les films, les articles, les expos qu’on consomme sans jamais rien en faire en fin de compte. Utiliser ce matériel comme titre à certains collages, c’est une manière de le digérer et en même temps d’ordonner ce que je fais. Les collages fonctionnent surtout par association d’idées: si tel ou tel collage a un aspect musical, le titre ou les paroles d’une chanson me viendront plus facilement à l’esprit. Faire référence à une œuvre est aussi une manière de rendre hommage à un artiste que j’aime. Par exemple, j’ai commencé une série sur Alice au pays des merveilles, avec Le rêve d’Alice, Cheshire Cat ou encore Qu’on lui coupe la tête.

"In Wonderland (le rêve d’Alice)", collage sur papier, 2012

« In Wonderland (le rêve d’Alice) », collage sur papier, 2012

La libre association d’idées est une notion fondamentale de la psychanalyse. C’est ce que permet le collage par le processus de superposition. Ta démarche artistique est-elle une forme de psychanalyse ?

A vrai dire je ne sais pas… Je mets beaucoup de moi dans ce que je fais, mais souvent je ne m’en rends compte qu’après, une fois que le collage est fini, qu’il a trouvé son titre, qu’il a été publié. Ou quand je le revois quelques mois plus tard, et que je mets en rapport tel ou tel collage avec situation dans laquelle je me trouvais au moment où je l’ai fait. Mais je ne le fais jamais consciemment, je m’en rends souvent compte après. Donc si c’était une forme de psychanalyse, ce serait sans le savoir, ou alors pas consciemment.

Certaines de tes œuvres sont traversées de cynisme ou même de colère, à l’image de ce « j’ai envie de tout casser » servant de toile de fond à ton Days of anger ou des lambeaux de papier qui contrastent parfois avec les figures nettement délimitées de tes collages. L’art occupe-t-il pour toi une fonction exutoire ?

C’est souvent une bonne manière de dire ce que l’on a sur le cœur, un espace d’expression personnel où personne ne viendra vous contredire. Si on y pense, il n’y a pas beaucoup d’endroits à disposition pour cracher sa haine ou sa frustration. Pas d’endroits où gueuler quand ça ne va pas. Donc le collage peut parfois servir à ça, même si c’est insuffisant car c’est un travail de patience. Il faut choisir l’image, la découper, voir si elle fonctionne avec une autre, la ranger pour plus tard si ce n’est pas le cas. D’où les lambeaux de papier qui permettent d’aller plus vite, même si ce n’est pas encore assez physique à mon goût. J’ai récemment commencé à travailler avec des clous sur les morceaux de bois sur lesquels je travaille, ça fait beaucoup de bruit mais en même beaucoup de bien! Mais l’art ce n’est pas que ça, c’est aussi une joie et une envie de faire des choses, donc si ça m’arrive de m’en servir comme d’un exutoire, c’est également autre chose. Faire quelque chose qui t’apporte du plaisir, la joie de voir qu’à la fin de la journée il en est sorti une image.

"Days of anger", collage sur papier, 2013

« Days of anger », collage sur papier, 2013

Ce qui frappe beaucoup dans ton travail est la déformation du corps humain, supplicié, percé de clous, détruit et reconfiguré, comme dans This may hurt a little bit ou Jack in the box. Cela évoque inévitablement les obsessions de David Cronenberg, notamment dans La Mouche, ExistenZ ou plus récemment A Dangerous Method. Faut-il voir dans ces mutilations une réflexion critique sur les physiques médiatiquement lissés et normés des temps modernes ?

Alors je n’ai vu pratiquement aucun des films de Cronenberg, en dehors de A history of violence et Eastern Promises que j’avais bien aimé, mais peut-être qu’on traite des mêmes thématiques, qui sait? Je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi la violence revient si souvent dans ce que je fais, le fait est qu’elle est là, et qu’il faut que je la laisse sortir visuellement, en voyant où cela me mènera. Le sens arrivera tôt ou tard, ou n’arrivera pas, l’important est que je continue de faire des images. Et en ce qui concerne les médias, la mutilation des corps a plus à voir avec la violence du monde, l’actualité se renouvelle sans cesse mais l’histoire est toujours la même: de la haine, des attaques terroristes, la guerre. Je ne cherche pas à dénonce quoi que ce soit, ça ressort juste comme ça.

La nourriture occupe également une place importante dans le récit de tes collages, et son association criante avec le corps humain, dans Sick Shit ou dans Flan Mixto  par exemple, dégage une forme de bestialité très percutante. Ton art a-t-il vocation à bousculer?

On pourrait aussi citer Les visiteurs du soir, A boire et à manger ou Deep impact… Dans l’idéal j’essaie d’éviter de faire des choses trop lisses, mais plutôt de faire quelque chose qui me fasse réagir, même si avec le temps à force de regarder mon travail je ne le trouve pas si percutant. Donc tant mieux si j’arrive à faire réagir les gens, voir à provoquer un certain malaise. Je ne vais pas dire que c’est délibéré, je ne fais pas ça pour bousculer les autres, mais pour dire les choses à ma manière, avec le moins de retenue possible. Je pense aussi à La mariée était en sang, qui est peut-être le collage le plus marquant en ce sens.

"Sick shit", collage sur papier, 2012

« Sick shit », collage sur papier, 2012

Certains motifs reviennent de manière récurrente hanter tes œuvres. Les rouges à lèvres, les requins ou les boxeurs, par exemple. Le fil conducteur de ton œuvre est-il à chercher dans ces indices laissés à ton public ? S’agit-il d’une signature ?

Ce sont juste des images que j’aime bien, les requins et les rouges à lèvres pour leur dimension phallique, et les images de boxe car elles sont souvent très expressives. Je ne m’intéresse pas particulièrement à la boxe en tant que sport, même si j’ai toujours trouvé incroyable l’idée que des gens paient pour voir des mecs se mettre sur la gueule, et que cela soit beau en plus! La question met plutôt le doigt sur une des limites du collage, le risque de tomber dans la facilité, en se répétant, en utilisant des éléments faciles d’accès – il y’a du rouge à lèvres dans tous les magazines féminins. J’essaie de renouveler les éléments que j’utilise, même si ce n’est pas toujours évident. Au-delà du motif, ce sont surtout des thèmes qui reviennent, comme le masque. Je me rends compte que la majorité des visages qui apparaissent dans les collages ont soit la tête remplacée par un autre élément, soit le visage masqué,  et que je ne laisse souvent apparaître qu’une bouche ouverte quand c’est le cas. Le masque et le cri donc.

La sexualité est explorée sous de nombreux angles dans ton travail : la transsexualité dans Une petite Culotte pour l’homme et Devine qui vient diner, l’animalité et la zoophilie avec Prends-en, l’homosexualité dans Après l’amour et Still searching, l’hétérosexualité dans !, le sadomasochisme et le sexe en groupe dans Jouissez avec ou sans entraves, et ainsi de suite. La liberté d’association inhérente aux superpositions du collage est-elle favorable au dialogue autour de ces thématiques ?

C’est peut-être plus facile de le faire en collage, au moins du point de vue technique. En collage, pas besoin de savoir dessiner, de respecter les proportions de tel ou tel élément, il suffit juste d’une paire de ciseaux et d’un tube de colle. Si on y pense c’est la première chose qu’on apprend à la maternelle, avant même de savoir faire ses lacets. Ensuite je ne sais pas si le collage est particulièrement propice à l’exploration de la sexualité. Il se trouve que c’est le cas dans mon travail, surtout parce que ce thème m’intéresse.

"Prends-en", collage sur papier, 2011

« Prends-en », collage sur papier, 2011

L’ambiance sombre qui se dégage de A storm is coming semble traduire un réel malaise vis-à-vis des tensions sociales qui traversent  le monde occidental. On y aperçoit des policiers plaquant brutalement une jeune personne au sol, une femme élégamment vêtue vacillant dans le vide comme entraînée par sa propre vacuité, et, en bas à gauche, un éléphant qui bascule dans le même abîme et semble crier l’absurdité de l’existence. L’avenir te rend pessimiste ?

Je parle surtout du présent et des phénomènes en cours aujourd’hui. Dans ce cas ce serait peut-être la société de surveillance dans laquelle nous vivons, même si ce n’est pas ma préoccupation principale. Je pensais en fait au personnage joué par Anne Hathaway dans The Dark Knight Rises, quand elle murmure à l’oreille de Bruce Wayne: « There’s a storm coming, Mr Wayne. » C’est la femme au chapeau qui m’y a fait penser, et sa façon de s’échapper de l’image, de la même manière que Catwoman arrive à se faufiler à peu près partout. Parfois un collage n’a pas plus de sens que ça, et tant mieux si chacun l’interprète à sa façon.

"A storm is coming", collage sur papier, 2013

« A storm is coming », collage sur papier, 2013

Plusieurs de tes œuvres, comme celle-là, mettent en scène la violence de l’autorité tyrannique : tu parles du printemps arabe dans 2011 a year of spring (and falls), du génocide cambodgien dans Kiss of death, et des massacres d’Al-Assad dans Alep. Quel engagement accordes-tu à ton art ?

Il y a peut-être une dimension engagée dans ce que je fais, mais elle est loin d’être centrale pour l’instant. Et ces collages sont en fait très liés aux autres, où les thèmes politiques sont absents mais où le fond reste le même: beaucoup traitent de torture, de contrôle des corps, d’évasions et de tentatives de se libérer de ce qui nous tourmente. Ce sont des sujets qui me touchent, sans pour autant que je les associe à telle ou telle cause dans l’actualité. Même si j’ai été très marqué par les printemps arabes et l’effondrement de certains pays qui s’en est suivi.

"2011 a year of spring (and falls)", collage sur papier, 2011

« 2011 a year of spring (and falls) », collage sur papier, 2011

Retrouvez toutes les oeuvres de Le Kolaj en cliquant ici.

Propos recueillis par Lucas Gaudissart

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